La Philosophie d'Alan Watts

07 septembre 2009

Introduction Générale

    Son oeuvre a connu un zone d’ombre, un purgatoire d’écrivain à l’exception de Bouddhisme zen, régulièrement réédité depuis 1960. La plupart de ses réflexions critiques, de ses études en philosophies comparées comme de ses présentations innovantes purent apparaître devenues sans objet : la Contre-Culture Américaine s’était fondue dans le mouvement New-Age, le Développement du Potentiel Humain et autres “néo-thérapies” ; les Églises Chrétiennes, semblât, s’étaient engagées dans une démarche oecuménique pleine de promesses, et assorti d’un renouveau liturgique très visible (Vatican II - 1962-1965) ; le Bouddhisme avait produit son effet de mode et le Zen était devenu un excellent argument publicitaire en divers domaines.
Force est aujourd’hui de constater que l’Église Romaine n’a pas beaucoup changé, que les “églises” bouddhiques sont loin d’être à l’abri des méfaits supposés ou avérés que l’on aurait voulu croire l’exclusivité du monothéisme occidental. Les préoccupations écologiques demeurent assez largement une fumisterie. En économie, les efforts dit de “développement durable” n’ont pas remédié à la détérioration des termes de l’échange économique entre pays riches et pays pauvres, ni aux guerres de prévention économique. En résumé, on avait un peu trop vite vendu la peau de l’ours...

Ses ouvrages conservent - à des titres divers(1) - toute leur importance, leur fraîcheur et leur actualité. Ils ne sont plus seulement des portes d’accès aux questions touchant les rapports Orient Occident ; ils sont des clefs pour la planétisation culturelle nécessaire au XXI°siècle. Alors que l’Inde et la Chine rappellent leur Puissance, Alan Watts peut nous aider à mieux nous comprendre “nous” afin de mieux les comprendre “eux”, et qu’à la mondialisation du commerce des marchandises terrestres corresponde un planétisation des esprits comme une bonne aperception de notre place humaine au sein de cette écologie planétaire. Et, face à l’American way of life en passe de devenir la World way of life, la critique qu’en fait Alan Watts et l’Art de vivre qu’il propose en devient d’une urgence dramatique en regard de ce terrible constat qu’une bonne moitié de l’humanité au moins en est exclue. “Plus les riches s’enrichissent et plus les pauvres s’appauvrissent” est un lieu commun qui a peu de chance de disparaître dans les prochaines décennies, cependant que les atteintes à l’environnement ne sauraient baisser de beaucoup. En résumé : outre que le “progrès” est loin d’être équitable et solidaire pour tous les humains de la planète Terre, il se révèle de plus en plus nocif pour ceux-là même à qui il était supposé bénéficier - et, sur ce point-là, “riches et pauvres” confondus.
Il est peut-être temps de préparer le retour des enfants-fleurs, leurs chants et leurs rires s’alternant au silence des méditants.
Il est également temps de bien voir que l’Orient et l’Occident ne se sont nullement rapprochés ; et que les valeurs orientales de portée pourtant universelle nous demeurent étrangères. Nous leur préférons ses folklores et ses fanfreluches - tant mentales que vestimentaires -quand ce n’est que nous considérons comme “si typiquement oriental” ce qui n’est en réalité qu’une résultante de l’empreinte de l’impérialisme colonial. Réciproquement, l’américanisation architecturale et routière de certaines villes et régions côtières de la Chine, ou la puissance économique de Singapour par exemple, ne constituent qu’une réalité d’abord journalistique. Mais, dans certains de ces “gratte-ciels”, et jusque dans les couloirs des états-majors militaires, diverses écoles “néo” néo-confucéennes(2) ou taoïstes prospèrent, avec l’accord du Pouvoir en place. Enfin, un point d’évidence n’est pas assez souligné, me semble-t-il : si certaines valeurs orientales sont universelles, elles sont également occidentales. Autrement dit, c’est dans l’approfondissement des racines de notre propre héritage que peut se comprendre celui d’Orient. Et, l’une de ces racines communes les plus fortes est terrienne, notre appartenance commune à une même planète en dépit de ses différences locales. Ces dernières tendent d’ailleurs à s’estomper sur tous les plans : faune et flore, épidemiologique aussi. L’import-export, tout au long du XX° Siècle, a été un processus d’accélération et de débordement de l’échange des seules valeurs marchandes. Nous importons exportons des bactéries, des plantes, des animaux, des humains autant que des idéologies ou des religions. Nous exportâmes, naguère, l’alcool chez les peaux-rouges américains, mais en importons désormais tous les dérivés du cannabis ou de l’opium. Nous eûmes jadis nos croisés chrétiens et nous découvrons aujourd’hui le djihad islamiste. L’Europe voulut évangéliser ou soviétiser le monde ; le Bouddhisme et l’Islam propagent désormais leurs divers messages au monde entier. Au plan général, ces questions ne peuvent plus rester l’apanage de cercles intellectuels plus ou moins restreints. Au plan local ou particulier, en chacun de nous, en chacun par rapport à son groupe, de son groupe par rapport à celui du voisin tout comme leurs relations différenciées à l’ensemble planétaire, ces questions sont appelées à devenir populaires. Populaire au sens où est entendue l’expression d’Astronomie Populaire. J’y  reviens dans un instant...

 

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À définir le jour par absence de nuit, le Bouddha a bien défini le Bonheur par la “Cessation de la Souffrance”. Pourtant, de son Enseignement, comme des diverses doctrines bouddhistes, il est généralement retenu l’expression de “voies de libération”.

Selon ce Philosophe en liberté, la question de se changer soi-même tout comme celle de changer le monde est hors de propos, “irrelevent” comme disent les juristes anglo-saxons lors de procès. Car, si la folie des idéologies prétendant changer la vie n’est plus à démontrer, la part de chacun qui veut changer sa nature propre est également vaine et vouée à la faillite. “L’illumination, disait-il, c’est d’abord la liberté d’accepter le raté que l’on est… En dehors de cette acceptation, toute tentative de discipline morale ou spirituelle demeure le combat stérile d’un esprit scindé et de mauvaise foi.(3) ”

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Alan Watts est le seul auteur (à succès) qui ait véritablement formulé les problèmes que posent les rapports Orient Occident, et ceux de cet œcuménisme total auquel il aspirait tellement - un oecuménisme s’incluant lui-même tout logiquement et naturellement dans une écologie globale.

Il était entré très tôt en contact avec la pensée orientale, tout en ayant une excellente formation théologique et philosophique. Et ensuite, pendant trois ans, il a pu se frotter directement au Zen, en vivant dans l’intimité du Vénérable Sokei-an Sasaki, fondateur du Zen Institute of America,   comme dans celle de sa propre belle-mère,
Ruth Fuller Sasaki -elle même spécialiste du Rinzai. 

Son oeuvre a connu une zone d’ombre, un purgatoire d’écrivain à l’exception de Bouddhisme zen, régulièrement re-édité depuis 1960. La plupart de ses réflexions critiques, de ses études en philosophies comparées comme de ses présentations innovantes purent apparaitre devenues sans objet : la Contre-CultureContre-Culture Américaine s’était fondue dans le mouvement New Age, le Développement du Potentiel Humain et autres “néo-thérapies” ; les Églises Chrétiennes, sembla-t-il, s’étaient engagées dans une démarche oecuménique pleine de promesses, et assorti d’un renouveau liturgique très visible (Vatican II - 1962-1965) ; le Bouddhisme avait produit son effet de mode et le Zen était devenu un excellent argument publicitaire en divers domaines. Mais, des maitres authentiques étaient venus d’Orient et avaient assuré une certaine (réelle) transmission, etc.
Force est aujourd’hui de constater que l’Église Romaine n’a pas beaucoup changé, que les “églises” bouddhiques sont loin d’être à l’abri des méfaits supposés ou avérés que l’on aurait voulu croire l’exclusivité du monothéisme occidental. Les préoccupations écologiques demeurent assez largement une fumisterie. En économie, les efforts dits de “développement durable” n’ont pas remédié à la détérioration des termes de l’échange économique entre pays riches et pays pauvres.

 

Avant de faire valoir ce que j’entends par “taoïsme écologique”, j’ai ainsi tenu à présenter quelques pièces du dossier de sa vie et de son oeuvre telles qu’il est actuellement permis de les relire et d’en faire bon usage.

La philosophie dont il sera question ici se voudrait donc le reflet populaire de cette Philosophia Perennis dont on pourrait peut-être dire qu’Alan Watts fut un animateur et bateleur, un shaman et grand prêtre californien - mais “populaire” au sens où Flammarion écrivit une Astronomie Populaire (1880) qui conserve toute sa valeur et sa fraicheur. Et qui, du reste, constitue une excellente base pour aborder et saisir le caractère révolutionnaire de “choses” comme la vulgarisation de la physique quantique. Comprendre l’utilité pratique de cette Tradition –et la diffuser dans la Culture du XXI° Siècle, en faire la divulgation plus que la vulgarisation -, c’est assimiler la “transversalité” de son oeuvre, d’une part au sens d’interdisciplinarité et d’autre part de translittération de concepts orientaux en Occident et de concepts occidentaux en Orient. Or, c’est bien la vulgarisation de cette “transversalité” qui représente l’intérêt majeur des réflexions d’Alan Watts. Peut-être est-il permis de faire un autre rapprochement entre l’Astronomie Populaire et une anthropologie philosophique qui deviendrait vraiment populaire : quand un astronome amateur et un savant regardent vers le ciel un phénomène quelconque, ils regardent dans la même direction. Observation à l’oeil nu, à la jumelle, avec une petite lunette ou avec un télescope géant, il peut y avoir une différence considérable de niveaux d’observation mais il y a le partage d’une même orientation vers un même objet de la recherche. Dans les diverses sciences humaines et les philosophies entre elles, l’homme de la rue et le spécialiste ne parlent jamais de la même chose. Et, personne ne parait savoir de quelle “planète”, ni de quel “humanité” il est question...

Alan ne fut pas seulement un “précurseur”. Même noyé en “génial précurseur”, cette appréciation est insuffisante à rendre compte de la démarche intérieure tout comme d’ailleurs de son message réel. C’est bien sûr affaire de gout, je n’apprécie pas beaucoup plus l’image de « jeteur de ponts » entre les traditions : après un brin de causette avec celui d’à côté ou d’en face, on revient sur les positions de sa propre rive. C’est même ce à quoi se réduit l’oecuménisme comme le dialogue interreligieux de ces dernières années (World Parliament of Religions, alias “World’s Religions Congres, et Unesco exceptés - dont on peut regretter que les travaux comme les actions sont bien loin d’être populaires(4) ).
La démarche que je voudrais faire valoir est sa volonté de populariser la Tradition et de le faire par des méthodes que l’on qualifie désormais, selon les angles de vue, de “complexes”, “transversales”, “comparatistes” ou “transdisciplinairestransdisciplinaires”. Il fut un précurseur dans la popularisation de divers thèmes liturgiques, de théologie mystique, de psychologie moderne, d’indologie ou de sinologie.Ses assertions gardent leur valeur, peuvent servir de « cours introductif » dans ces divers domaines, et chacun selon son inclinaison peut en tirer parti en allant plus loin dans sa pratique religieuse, psychothérapeutique, yoguique ou taoïste. Ce faisant, le message de la Tradition risque de se perdre au profit d’une abondance d’informations sur les formes d’enveloppe qu’il peut prendre. D’où la nécessité d’un retour à l’essentiel par l’accord minima sur l’usage d’une méditation sans “objet”...

A le dire en termes non techniques, le parcours d’Alan Watts pourrait s’exprimer ainsi : Chercher la Paix mondiale ne peut se faire sans la paix entre nations - la paix entre nations ne peut se faire sans compréhension bienveillante de sa propre culture - toute culture se pose par rapport à la nature et tout ce qui est « autre » que son « moi-je », à commencer par la culture de « l’autre » en tant qu’autre « moi-je » que le mien – moi et l’autre nous sommes en quête d’harmonie avec la nature et les autres vivants, donc de paix avec soi-même aussi bien qu’avec le monde. Et réciproquement. Ce refus de la « réciproque du vrai » est sans doute le plus grand obstacle épistémologique à la Paix intérieure comme à la Paix mondiale(5) .

Dit plus crument : si le Grand Tao est chinois, il ne saurait être universel ; s’il est universel, il ne saurait être chinois. L’étude de quelques concepts « taoïstes » n’a d’importance « populaire » qu’en ce qu’ils sont l’occasion de redécouvrir des réalités et des modes d’approche du Réel que l’Occident a oublié ou négligé depuis l’apparition du Monde dit “Moderne”.

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24 juin 2010

Apophatique Générale

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Situation de cette note

Un ami m'a fait remarquer que j'utilise souvent l'expression d'Apophatique Générale pour désigner l'ensemble de la philosophie d'Alan Watts, sans donner plus de précisions.

Que je suis actuellement occupé ailleurs. (J'écris une sorte de roman.)

Qu'intuitivement, les lecteurs habituels, les familiers de l’œuvre et de la vie d'Alan Watts comprennent très bien ce que je veux dire par là, ou du moins de quel côté j'invite à regarder (et, souvent, dans leurs propres vies y vont -de ce côté là.

Que je ferais bien, toutefois, à l'intention des nouveaux amateurs de ce philosophe hors normes, "philosophe en liberté" comme il aimait lui-même se qualifier, -et en attendant un ouvrage complet-, de préciser au moins d'où me vient cette expression.

 

Je me propose d'apporter ici cette précision :

L'idée de cette expression, de cette étiquette, -car ce n'est d'abord que cela-, vient de deux-trois associations d'idées évidentes :

A- La Théologie mystique de Denys le pseudo Aréopagite, que traduisit du grec et commenta sommairement Alan Watts pour l'obtention de son Doctorat de Théologie

B- La Sémantique générale de J. Korsybski, à laquelle il s'est maintes fois référé pour expliquer ou exploiter certains paradoxes de la littérature Chan/Zen quand elle vise au ko'an (ou Kong-an) ou encore au "hua tu" (qui est justement une "mise en doute")

C- Une grande partie de l'ésotérisme guénonien peut être considéré comme une variété d'apophatisme (pour peu que l'on cesse d'y voir de mystérieux codes pour initiés de Service Secret)

 

En matière de référence textuelle, on notera aussi qu'Alan n'hésita pas à dire et réitérer que Shankara et Nagarjurna visent une même réalité (ceci au grand scandale des érudits).

 

Affaire de donner une définition :

Quand Alan Watts, dès le 1°Chap. de "Psychothérapie en Orient et en Occident" nous dit que

"les idées que nous avons du monde et de nous-mêmes (ne sont que) des conventions sociales, et que les institutions ne sont pas à confondre avec la réalité. Les règles de communication ne sont pas nécessairement les règles de l'univers, et l'homme n'a pas le rôle ou l'identité que société entend lui donner", il définit là ce que je me suis permis d'appeler "Apophatique Générale".

 

En pratiquant un "aller-retour" entre cette "définition" et les points A, B et C, toute la philosophie d'Alan Watts s'y récapitulerait. Les commentateurs, les critiques (élogieuses ou non) se sont généralement attachés à un seul aspect de sa démarche, notamment son rôle dans la propagation du Zen en Occident, sa dénonciation de la société moderne et sa proposition d'un style de vie qui sorte du "métro-boulot-dodo" & costume trois pièces cravate ou le psychédélisme et la mode hippie...

 

En restant dans le cadre restreint de cette note, le point central de sa démarche peut se désigner par "modification de la conscience". Toute sa conscience d’Être au monde. Alors, conscience de Dieu ? Mais qu'est-ce que C 'Est que ça que l'on formule par le mot Dieu ? Et, Conscience sociale ? Et, Conscience de soi ? Expansion de "ma conscience à moi" ou autre conscience de celle du "moi-je" ?Etc.

Quelle est ma prière la plus fréquente : voir Dieu sans mourir ou voir la fin de "La Crise" ?

 

Enfin, -au final-, Alan Watts nous dit que la seule "modification" serait d'accepter que cette partie de "moi" qui voudrait changer son "moi" ou "le monde" est précisément celle aurait besoin d'être "modifiée" en Joyeuse Acceptation & Cosmologie de ce qui Est, de ce qui est là, tout de suite, ou "ici et maintenant" selon la formule habituelle. Mais, là aussi, tout change spontanément, et Watts était d'accord avec Aldous Huxley selon qui "toute formule verbale peut devenir, pour celui qui la prend trop au sérieux et l'adore avec idolâtrie comme si elle était la réalité symbolisée par les mots, un obstacle sur la voie de l'expérience immédiate."

 

Qui lit cette présente note, -celle-ci devant ses yeux-, a la possibilité de saisir "Alan Watts" dans un moteur de recherche ; il peut être sûr de trouver opinion à son goût, mais doit savoir bien sûr aussi que la saveur du taoïsme chan/zen s'expérimente et ne se "pense" pas.

La "carte n'est pas le territoire", O.K ?.

Et, les panneaux indicateurs servent à quoi, sinon à marcher, à prendre la route - peu importe laquelle du reste...

 

Laozi, et bien d'autres vieux taoïstes l'avaient admis : Le Tao (dit) Tao n'est pas Le Tao. Le Nom (que l'on verbalise) du Nom n'est pas (la chose du) vrai Nom.

道 可 道 非 常 道
名 可 名 非 常 名

dit-on en chinois et lire les différents rendus en langues indo-européennes de ces deux vers sont sans fin.

La toute dernière phrase de La philosophie du Tao (Ed. du Rocher), Alan Watts nous dit : "A force de croquer des menus, nous mourrons de faim".

Contre-Note : Apophatique Générale, oui! Généralisable, non!
J'ai rédigé ma note alors que les journaux sont emplis de "catastrophes naturelles".
Il n'y a aucun apophatisme ou théologie négative à nourrir là dedans.
Les ouragans, les inondations, les glissements de terrain -la Mort- participent d'une Joyeuse Cosmologie.
Rien à voir avec les promoteurs irresponsables ou franchement criminels, les déshérités qui s'installent là où ils peuvent ou ceux qui meurent de faim parce que résidant en dehors d'une zone économiquement rentable!
Pour prendre un exemple où -par exception- l'attitude japonaise se confond avec le pur esprit (un tant soit peu) Zen : Les tremblements de Terre y sont admis dans leur souveraine et terrible somptuosité naturelle ; mais les hommes y ont inventé et respecté des "normes parasismiques" particulièrement efficaces...
Une distinction sémantique serait à mettre en place entre "dégâts catastrophiques faits à la nature" (dont éventuellement l'homme est lui aussi victime, en ce qu'il fait parti de la nature) et "catastrophes naturelles". Un météore venant frapper la planète Terre, une irruptionn volcanique imprévisible, un raz de marée inhabituel, etc. sont des "catastrophes naturelles" ; pas Tchernobyl ou Three Miles Island, les marées noires ou les poisons d'une certaine alimentationindustrielle....


 

 

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24 août 2010

épigraphe

watts_breyHe blazed out the new path for all of us and came back and made it clear.
Explored the side canyons and deer trails, and investigated cliffs and thickets.
Many guides would have us travel simple, like mules in a pack train, and never leave the trail.
Alan taught us to move forward like the breeze, tasting the berries, greeting the blue jays, learning and loving the whole terrain.


Il avait pour nous tous ouvert le nouveau chemin et était revenu nous l’indiquer clairement.
Avait exploré le bord des canyons et des sentiers de cerf, fouillant falaises et bosquets.
Nombre de guides auraient voulu nous simplifier le voyage, nous aligner comme un train de mules, et sans jamais s’écarter de la piste.
Alan nous a appris à aller de l'avant comme la brise, dégustant les baies, saluant les geais bleus, apprenant et s’éprenant du terrain tout entier.
(traduction libre)

Cet épitaphe écrit à la mort d'Alan Watts conviendra à merveille d'épigraphe à mon nouveau livre (en vue)

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12 septembre 2011

L'actualité future d'Alan Watts

 

 

L’actualité future d’Alan Watts

 

 

 

 

Actualités & Actualité

 

Une actualité en remplace toujours une autre, tout en conservant les mêmes moteurs émotionnels. La haine qui entoura les faits et gestes du Christ n’était, on peut en être certain, d’aucun caractère différent que celle dont nous pouvons être les spectaleurs actuels. La haine, la violence font partie des caractéristiques de l’espèce humaine ; mais l’amour et la sagesse aussi. En cela, Alan Watts ne saurait être “dépassé” ; il traitait de “réalités humaines” assez permanentes dans le passé, le présent et le futur.

La pensée et la vie même d’Alan Watts furent assez décriées, tout comme on peut se sentir horrifié par le simple constat de la permanence des guerres et autres bains de sang, qui, le progrès aidant, ont acquis une efficacité de plus en plus importante. Pourtant, à la suite et avec bien d’autres, Alan Watts a répercuté un message de paix et de tranquilité d’esprit. Ne serait-ce qu’en cela, il n’appartient pas aux nouvelles du jour, mais à la permanence intemporelle des sages de toujours et de partout.

 

Le texte qui précède fut écrit à un moment, où la situation en Bosnie-Herzégovine faisait la une de l’actualité journaliste, la une de l’information sur l’actualité. (A présent, c’est le Kosovo et la Tchetchenie.)

Je tiens au passage à faire observer que, par une simple émission de radio, j’ai été “informé” de la situation en Bosnie-Herzégovine deux ans avant que ne soit tiré le premier coup de feu. Puisque j’en étais informé, sans être l’occulte directeur d’un puissant service de renseignement, on peut supposer que les gens “bien informés” en savaient bien plus que moi. Or, ce premier coup de feu a été tiré, de nombreux autres coups de feu ont été tirés ; certains de ces coups de feu ont atteints leurs cibles, ces cibles en sont mortes. Quelques charniers se sont donc avérés indispensables au bon déroulement des opérations sur le terrain.

Mais, laissons les morts enterrer ou incinérer les morts, laissons les croque-morts à leur métier - fonction plein d’avenir. A quand “croque-morts sans frontières”? La demande est urgente. Elle est urgente ; elle n’est pas nouvelle. Toujours et partout, il y eut des mères épeurées berçant de petits corps sans s’être encore rendues compte qu’elle ne bercent plus qu’un cadavre. Actualité permanente de la cruauté et de la bonté, de la laideur et de la beauté, du mensonge et de la vérité du temps présent.

Lors de la guerre du Biafra, j’avais répondu à un appel de Lanza del Vasto et participé à une manifestation non-violente. Nous étions une centaine, guère plus. La mort des autres n’est guère mobilisatrice ; la paix n’est pas motivante. Elle n’est même plus à la mode, comme elle le fut au temps des hippies et des Beatles. “Peace and love”, “fais l’amour et non pas la guerre”, tout ça...exit!

Pourtant, selon Watts, la violence n’est pas “instinctive”, ni “pulsionnelle” ou autre ; elle est de l’ordre de la force motrice d’une locomotive : locomotive. S’interroger sur l’instinct de violence revient donc à se demander ce qui fait qu’un instinct est instinctif ou que la violence est violente.

A ce titre des hommes tels qu’Alan Watts, Thomas Merton, Thich Nhat Hanh, Khrisnamurti, Sa Sainteté le Dalaï lama ou le Pape et bien d’autres comptent et pèsent autant que des divisions blindées1.

Je place Alan Watts en tête de ma liste parce-qu’il est le sujet de ces lignes, et non par ordre de prééminence ou de précellence.

Traitant et raisonnant de, et depuis, la philosophie d’Alan Watts au niveau des idées, mon coeur ne le dissocie pas de tous les autres hommes de paix et d’amour fraternel. La planète Terre en a de plus en plus besoin.

&

L’anglais a strictement conservé, dans son usage courant, le sens premier de l’acte (Actual = réel, véritable, avant que de signifier l’actuel, le présent ; actuality = réalité autant que temps présent ; actually = véritablement, de fait, en fait autant que actuellement.)

En français cet usage anglo-saxon est réservé à la langue théologique et philosophique: “actuel” = “ce qui est en acte” =/= potentiel ou virtuel ; “actualisation” = passage à l’acte ; “actuer” = faire passer à l’acte ce qui est en puissance. En ce sens, le titre du présent essai n’a rien d’un paradoxe ou d’un jeu de mots.

 

Watts et ses masques.

Du jeune gentleman débarquant à New-York, muni d’une canne à pommeau d’argent, au quinquagénaire excentrique accusé de corrompre la jeunesse, Watts porta bien des masques. Après s’être, à quinze ans, prétendu bouddhiste, le voici a trente prêtre épiscopalien. Il devient ensuite professeur, un pro­fesseur honorable portant noeud papillon. Quelques années plus tard, il reprend sa liberté pour devenir un philosophe non affilié qui proclame n’être un tenant ni du bouddhisme, ni du christianisme, ni du zenisme, ni d’aucun autre “isme”. Il stupéfie parfois l’auditoire de ses conférences par l’extravagance de sa te­nue, son attitude ou ses propos. Faisant tinter une clochette selon un rythme espacé, il explique que Dieu est ce silence duquel provient le son universel de la vie. Au milieu de son exposé, il s’interrompt et demande à ses auditeurs de ne pas froncer les sourcils afin de mieux comprendre : il est préférable, dit-il, de se détendre : Allons, respirez...Là-à-à...Respirez doucement!” Voilà qui ne fait guère sé­rieux : s’attend-on à ce type de comportement chez un philosophe de renommée internationale ? Que penser ?

Ses détracteurs lui reprochent de n’être qu’un amateur, un homme de spectacle, quand ils ne l’accusent pas de charlatanisme à la mode orientale. D’autres le prennent très au sérieux et lui portent une grande affection. Dans son Journal (été 1963), Anaïs Nin le dépeint comme un maître au “sourire contagieux” qui a “appris un silence vivant, pas inarticulé, mais une méditation...”

Mircéa Eliade, qui a bien connu Watts, juge pour sa part qu’il “avait un génie de divination en ce concerne certaines traditions orien­tales (...) Je crois (ajoute-t-il) que Watts n’a pas véritable­ment abandonné la prêtrise, mais qu’il a cherché une autre voie pour communiquer à l’homme moderne ce que les hommes d’autrefois ap­pelaient Dieu (...) J’admirais sa puissance de divini­sation.2

Témoignage précieux, provenant d’une personnalité peu contesté, car il nous ramène implicitement à un “Dieu” pré-humaniste, un “Dieu” qui n’était pas encore cette figure où se mêlent le père fouettard et le copain christique. Il permet d’autre part d’expliquer l’évolution de la pensée de Watts qui, très jeune, a le privilège de connaître une première “illumination”. Il éprouve alors le senti­ment de son étrangeté, encore accru par le fait que le Grande-Bretagne sort à peine de l’ère victorienne. Bien qu’il ne sache où se tourner, il lui faut choisir un rôle social et occuper une place dans le monde. Il écrit donc quelques articles ainsi qu’un premier livre sur le bouddhisme zen alors peu connu. Emigré à New-York, il donne des conférences sur la psychologie, organise des groupes... Ses in­térêts essentiels étant d’ordre religieux, pourquoi en pas se plier au style de vie occidental en tenant le rôle du prêtre ? Il est inti­mement convaincu du relatif isomorphisme des religions, aussi ce virage du zen vers le sacerdoce ne pose-t-il aucune difficulté psy­chologique.

Malheureusement, le message ne passe pas. Et, de plus en plus mal à l’aise dans son rôle, il finit par le quitter. Il écrit Bienheureuse insécurité, livre dont il suffirait de modifier quelque peu les tournures de phrases pour en faire un autoportrait spirituel. Les con­clusions qu’il présente à son lecteur sont celles qu’il apporte à sa propre vie. Il voulait annoncer Dieu, mais non des “bondieuseries”, et il découvre que l’on ne peut procurer une “vision de Dieu” en prê­chant une “croyance en une quelconque idée de Dieu.3” On ne peut posséder (et donc donner) Dieu qui est aussi insaisissable que la vie ; toute tentative de retenir l’un ou l’autre sera follement vaine. Il ne reste qu’à couler au fil du fleuve de la vie, en oubliant toute représentation de Dieu, car il n’est connu que de “ceux qui ne le connaissent pas du tout.4” Voilà le programme qu’il suivra dé­sormais. A partir de cette époque (1951), il se coulera dans les formes diverses des circonstances socio-culturelles, sachant abo­lie toute séparation entre “je” et moi, homme et monde, idéal et réel. Il consacrera le reste de sa vie et de son oeuvre à , d’une part, rappeler le caractère bi-polaire (mais non agressivement duel) de l’univers entier ; d’autre part, insister sur le rejet par le monde moderne du pôle naturel, joyeux, féminin, contemplatif, réceptif, irrationnel, non-historique, non-progressiste, non-poli­tique......Bref, le pôle “yin”. Chungliang Al Huang résumera ainsi la vie et l’oeuvre de Watts : “Alan est mort des excès de yang du monde moderne”. Excès qui se caractérisent principalement par une volonté de conquérir la nature - et donc de se prétendre situé en dehors et au dessus d’elle -par l’importance démesurée accordée au politique et aux institutions diverses, ainsi que par l’inflation verbale et la surinformation.

Dans un livre de souvenirs, Jacques Brosse parle d’Alan Watts comme d’un ami5. Il rapporte aussi la rencontre de Michaux et de Watts. Henri Michaux qui prononca une condamnation sans appel: ”Eh bien, non, ce n’est pas un maitre! De loin, on aurait peut-être pu s’y méprendre, mais quand on a l’homme en face de soi!...C’est seulement un illusionniste qui s’est pris à son jeu...” Jacques Brosse juge la sévérité excessive, précisant: “Je sentais que surtout il en voulait à Watts d’oser emprunter les mêmes parcours.6

Dans ce même livre, Jacques Brosse trace un très beau portrait d’Alan Watts ; un portrait tout en nuances, plein d’humour et d’amour7. Ce qui me réconcilia mentalement, je ne l’ai jamais rencontré, avec Jacques Brosse. En effet, j’avais très mal supporté le titre de son article: Alan Watts, histoire d’un échec8.

Le mot “échec” ne convient absolument pas, ni à Watts, ni du reste au contenu de l’article. “Alan Watts, une histoire inachevée” eut été préférable à mes yeux. Tenter de résumer ce portrait de Watts serait en trahir la saveur douce amère. Je ne puis que citer la conclusion. Jacques Brosse était en train de lire les “Mémoires” d’Alan Watts, un soir de novembre 1973, “quand, tout à coup, le texte se mit à danser sous mes yeux (...) tout autour de moi était devenu noir, (...) Au sein de la ténèbre, je percevais des ondes, des sillages ; elle était irisée, nacrée même, ce qui pour un Noir est bien singulier. (...) Me vint à l’esprit cette interrogation absurde: ‘Qu’est-il arrivé à Alan?’ (...) Une semaine plus tard, j’appris la mort de Watts, elle avait eu lieu cette nuit-là. Il ne s’était pas réveillé.

Alan Watts avait cinquante-huit ans, ce qui, comme le remarque l’éditeur de son livre posthume, L’Envers du néant, est beaucoup trop jeune pour un métaphysicien. Peut-être, en effet, son oeuvre n’était-elle pas mûre.”

Peut-être bien, oui. Raison pour laquelle, j’eus aimé “Alan Watts, une histoire inachevée”, pour titre de l’article précité.

Pour m’aider à faire le point sur cette actualité, dont je parle plus haut, j’avais pris contact avec l’Alan Watts Society for Comparative Philosophy . Sa secrétaire m’avait rassuré sur la poursuite de la diffusion de la pensée d’Alan Watts et donné l’adresse de Dominique Becker9.

Dominique Becker, qui cite d’ailleurs Jacques Brosse, mentionne également les opinions de trois autres personnalités bien connues en France, avec ce commentaire: “Il est frappant que (...) tous parlent de qualités non mesurables, dont l’appréciation est très subjective ; même Mircéa Eliade parle de divination, forme d’intuition, là où Dom Aelred Graham utilise le mot de génie et Arnaud Desjardins ceux de liberté intérieure. Sans complaisance par ailleurs, reconnaissant ouvertement les faiblesses de Watts, le père Graham, Eliade et Desjardins sont d’accord pour dire que Watts était un individu exceptionnel par sa présence et sa méthode.10

 

Ce qui se présente à mes yeux comme le plus important est l’expérience subjective que l’on a de sa relation personnelle à Watts et à son oeuvre ; l’appréciation portée sur Watts révèle autant “l’appréciateur” que “l’apprécié” (en bien ou en mal, selon telle orientation ou telle autre). Appréciation pouvant varier dans le temps chez une même personne, et si Jacques Brosse est un exemple typique à cet égard, il n’est pas unique. Et, personnellement, j’ai beaucoup “apprécié”, à mon tour, son portrait/souvenir de Watts précisément parce-qu’il y synthétise avec beaucoup de nuance et de coloration ses propres positions.

L’éclairage que l’on donne aux masques d’Alan Watts diffèrent selon les points de vue ; de même pour l’oeuvre.

Il est possible d’envisager son oeuvre au plan de la culture. A la sortie de Bouddhisme zen, ce fut le cas de la revue Les Livres (Institut Pédagogique National): “C’est une très bonne divulgation qui n’a pas les défauts d’une vulgarisation.” Et, j’applaudis à cette critique! Watts divulgateur sans être vulgarisateur. Mon avis est que Watts est un bon divulgateur, si bon du reste que certains prétendus spécialistes feraient bien de procéder à une révision de leur savoir en tenant compte des pistes ouvertes par Alan Watts. Je crois que c’est à ce point que faisait allusion Mircéa Eliade par son expression “pouvoir de divination”. Sans faire étalage d’un apparail d’érudition particulièrement vaste, Watts comprenait et donnait à comprendre, parce qu’il était ce qu’il disait. Il ne faisait qu’effleurer les divers sujets, mais il le faisait là où il fallait le faire, là où c’était juste. Pour ma part, et contrairement à ces mauvaises vulgarisations auxquelles je faisais allusion, je parviens à déchiffrer des textes assez savants grâce aux clefs que Watts m’a fourni par son oeuvre.

Il revient à chacun d’approfondir les domaines qui l’intéresse particulièrement, ou dont il a besoin pour éclairer sa propre recherche expérientielle, sur le terrain de son existence et des réalités quotidiennes. Watts n’était pas un spécialiste s’adressant à d’autres spécialistes ; il entendait passer le message “en direct”.

Tout en reconnaissant que ce puisse être possible, Mircéa Eliade demeurait assez sceptique: “nous sommes ‘condamnés’ à recevoir toute révélation à travers la culture”11. Cette tentative d’ouvrir la philosophie et les phénomènes religieux et/ou mystique est cependant celle d’auteurs de plus en plus nombreux.

 

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Il est également possible d’envisager Watts en tant que maître à penser de toute une génération s’essayant à une contre-culture. Maître à penser et contre-culture furent les deux façons de le présenter (en France) de 1970 à sa mort en 197312.

La manière la plus concise et représentative de ce point de vue est celle de Kenneth Rexroth (qui fait mention du nom de Watts: “Si la société alternative devenait une société de bouddhas écologistes, nous aurions atteint le but final: un monde fondé sur l’aide mutuelle, le respect de la vie, et sur la conscience de la place de chacun dans la communauté de toutes les créatures. Tels sont les fondements d’une société alternative.13

Ainsi que celle Michel Lancelot: “La contre-culture est une culture nouvelle, souvent parallèle ou souterraine, et qui entre en rébellion avec la culture officielle, celle-ci, aux mains de l’économie et du pouvoir, étant jugée aliénante, statique, sclérosée, dépassée ou inutile. (...) La contre-culture ne prétend pas détruire concrètement la culture existente. Elle la renie, ou s’en détache, pour mieux la prolonger ou l’élargir.14

Et, Michel Lancelot cite un écrivain suisse, Herbert Meier:

“L’homme nouveau ne se tient ni à droite, ni à gauche, il avance. Il est en chemin. Qui se tient à droite, qui se tient à gauche, se tient dans un cas comme dans l’autre, à l’écart.

“Qui chemine vraiment ne va ni toujours à droite, ni toujours à gauche, ni ne tient non plus son juste milieu. Il revendique la route sur toute sa largeur...15

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&      &

 

Dominique Becker m’apporte une appréciation qui a d’autant plus de valeur qu’elle est le fait d’un universitaire et non d’un “fan” inconditionnel, tel que moi16: “S’il est bien difficile, voire impossible, de parler de l’actualité ‘future’ de Watts, on peut parler de son actualité au sens où ses idées peuvent représenter une source de réflexion (spirituelle, philosophique, sociale) aujourd’hui, mais aussi au sens où on publie de plus en plus ses essais ainsi que des ouvrages critiques sur lui. Il est vrai que c’est principalement aux USA et que c’est le fait d’un petit groupe personnes (...).

Enfin, l’actualité de Watts, c’est peut-être aussi les marques de reconnaissance de ceux qui l’ont connu: ainsi le peintre californien Gordon Onslow-Ford qui exprime sa reconnaissance à Watts dans le manuscrit de son livre non encore publié Instant Painting ; on pourrait parler aussi de l’octogénaire britannique Douglas Harding qui a bien connu Watts et a probablement été influencé par lui...”

Dominique Becker revient à l’objet de mes préoccupations personnelles en me donnant un avis synthétique, qu’il m’a aimablement permis de reproduire ici: “On peut donc bien parler de l’actualité de Watts, car on a l’impression qu’en ce qui le concerne, il y a constamment du nouveau. On peut, finalement, parler de son ‘actualité future’, en postulant que, les ouvrages de Watts étant de plus en plus difficiles à trouver en langue française, Watts ne pourra sans doute être réellement connu dans notre pays que grâce au réseau Internet (...) Il y a peut-être un espoir lorsque l’on découvre un site désintéressé comme la ‘Alan Watts mailing list digest’ dont le but est de permettre aux gens de s’exprimer pour échanger entre eux questions et réponses sur des sujets qui touchent autant au bouddhisme qu’à la mystique, à l’écologie qu’au problème de l’action dans le monde, et, bien sûr, à la pensée d’Alan Watts. Un optimisme mesuré est sans doute permis, mais la disponibilité de plus en plus réduite des livres de Watts en langue française n’est guère rassurante.”

Je ferai remarquer que Dominique Becker est la preuve vivante de son erreur d’appréciation sur ce dernier point, puisqu’il a pu soutenir une thèse sur Watts, et y interesser un certain nombre de personnes du monde universitaire17.

C’est un fait qui ne peut avoir que des retombées positives au plan éditorial. Si le public en exprime la demande, les maisons d’Edition ne sauraient se refuser à une reprise de la diffusion de l’oeuvre d’Alan Watts.

 

Certains esprits grincheux ne manqueront pas de prétendre à l’inutilité, voire la nocivité, d’une telle reprise d’audience. Je vais y revenir sur un plan plus philosophique au chapitre suivant. Je puis dire sans attendre que le bienfait d’une telle reprise est double. D’abord, mais l’aspect est d’intérèt mineur, Watts demeure un témoin d’une réelle rencontre entre l’Orient et l’Occident, aventure qui ne fait que commencer et qui continue de permettre une critique socio-culturelle des valeurs de la Société occidentale “progressiste”18. Ensuite, et surtout, je suis intimement convaincu que l’on a pas encore compris et exploité toute la valeur de la pensée d’Alan Watts, tant sur le terrain culturel que sur le terrain intime de la recherche de chacun. Ce qui signifie que ce temps n’a pas encore “rattrapé” Watts, que Watts est devant nous, en avance. La pensée d’Alan Watts sera pour le début du XXI° siècle de notre impérialiste comput occidental l’une des possibles planches de salut. Tout particulièrement pour l’Europe, une Europe qui n’a toujours pas digérée cette réalité de ne plus être le centre du monde, en fait de ne l’avoir jamais été en dehors de nos fantasmes colonialistes et de notre européano-centrisme culturel. A la mondialisation qui s’engage déjà au plan économique doit correspondre une planétisation des esprits et des mentalités. Personnellement, j’eusse préféré que cette planétisation spirituelle soit première. Mais, c’est désormais impossible ; le rêve s’est évanoui. Faute de ne plus pouvoir en rêver, on peut néanmoins en faire une ou deux questions: A une mondialisation économique n’est-il pas nécessaire d’y faire correspondre un oecuménisme philosophique et religieux global -un oecuménisme de tout le Globe planétaire, un oecuménisme de la Paix, paix des armes et paix des coeurs? Est-ce trop demander?

 

Est-ce trop demander?

 

&

 

OM - Shânti - Shânti - Shânti.

 

 

1- La célèbre phrase prêtée à Staline : “Le Vatican ? Combien de divisions?”

2- L’épreuve du labyrinthe, Mircéa Eliade, Belfond, p 77

3- Bienheureuse insécurité, par Alan Watts, Ed. Stock, p 29

4- ibid. p 186

5- Les grandes personnes, par Jacques Brosse, Robert Laffont,1988, p 267

6- ibid. p 343

7- ibid. p 349-354

8- Dans “Question De”, n° 34, Janvier-février 1980, p 83-97.

9- Lettre de Ruth Costello d’octobre 1995.

10- Thèse de Dominique Becker, 3° Partie, chap. 1, intitulé “L’audience de Watts”. Le soulignage est de mon fait. Je pense que l’approche que l’approche tant de l’homme que de l’oeuvre de Watts ne peut être que subjective, que le but est soi-même, que le lecteur importe plus que l’objet de sa lecture, ou si l’on préfère que l’objet même d’une lecture de Watts est soi-même.

11- op. cit. p 77

12- Plexus de Juin 70, sous la plume de François Clairval

- Psychologie de septembre 70, sous la plume de Jacques Mousseau

- Le sauvage de février 74, interview d’Elisabeth Antebi

- Le Monde du 22 Novembre 73, sous la plume Jean-Michel Palmier (qui utilise également le terme de “génie”)

- Question de n° 2, 1974, sous la plume de Jacques Mousseau

- Ces thèmes seront repris lors de la parution de mon propre essai sur Watts, par Le Monde du 8 juillet 83, sous la plume de Roland Jaccard, par la revue Aurores de Mai 83, sous la plume de Eric Edelmann, par la revue canadienne Spirale de Mai 85, sous la plume de Gilles Farcet.

- Quant à la liste d’articles dans des revues associatives ou parallèles, écolos ou anarchistes, l’énumération serait fort longue. Le dernier article que j’ai lu de ce genre est, je crois, celui qui est paru dans Le journal du chant de la Terre, “Equinoxe 1993”, sur papier recyclé, et distribué gratuitement!

13- Traduction par la revue Plein chant, n° 24, Avril-juin 1985, p 49 d’extraits de The Alternative Society, Essays from The Other World, par Kenneth Rexroth, Herder & Herder, New-York,1972

14- Le jeune lion dort avec ses dents, génies et faussaires de la contre-culture, par Michel Lancelot, Ed. Albin Michel,1974, p 21. Michel Lancelot avait publié deux ans plus tôt Je veux regarder Dieu en face, même éditeur, qui constitue un véritable document historique sur les naïvetés, les espoirs fous, les rêveries du mouvement hippy, sa noblesse aussi!

15- Le jeune lion..., p 290

16- Lettre du 19 octobre 1996, les soulignages sont de mon fait.

17- Dominique Becker signale aussi qu’il est en contact avec un étudiant australien menant un travail de recherche sur Watts.

18- Je m’en voudrais de trop insister sur ce point, mais je puis ne m’empêcher d’y penser. Tous ces morts de Bosnie, du R/wanda et d’ailleurs sont les victimes de nos normes socio-culturelles et socio-politiques occidentales. Ce sont ces normes mêmes qu’il faut traduire en cour de justice pour Crime contre l’humanité et non ces pauvres types sadiques qui n’en sont que l’expression. Ces atrocités sont d’abord métaphysiques et religieuses. Ce n’est pas la gachette qu’il faut supprimer, c’est le doigt mental qui appuie dessus.

19- Les carnets du yoga, n° 24, Décembre 1980, par Jeannette Kempfrer.

20- L’un des thèmes dont débatirent les premiers penseurs chinois convertis au Bouddhisme porta précisément sur le contenu du Nirvana : est-il joie ou “plus rien du tout”?

21- Quelque part dans les nuages, op. cit.

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06 octobre 2011

Lire Alan Watts

 

 

 

LIRE ALAN WATTS1

 

 

 

 

En lisant Alan watts, s’ouvre parfois, sous le charme de sa parole une dimension parallèle de l’existence où tout serait redevenu simple. La jubilation intérieure s’intensifie peu à peu jusqu’à parvenir à conférer aux formes du monde visible une netteté, une force et une légèreté, une qualité radicalement neuves. Qu’un accent intime de la vie du lecteur vienne alors à s’entrecroiser avec les échos magiques du livre, le satori peut soudain se produire. Satori, kensho, ou tel phénomène psychologique qui en serait une prégnante évocation, peu importe!

Quelque fragment de votre propre nature, ou de votre moment d’existence, se révèle. C’est bouleversant. On voudrait croire que “ça y est”. De fait, on le croit. C’est Cela! C’est bel et bien Cela, se dit-on. Quelle merveille!

Et puis, brutalement, ignominieusement, voici l’effondrement, la désespérance habituelle, les anxiétés, les interrogations obsédantes. “Je” me retrouve emporté par le vent du karman. Rien de changé. La déception est grande.

Pourtant, ne serait-elle banale ? Et Watts lui-même aucunement coupable de miroité l’infini tao, à nos yeux émerveillés, pour nous laisser tomber ensuite, ne pas nous porter jusqu’au bout de l’expérience de vérité ?

N’avons-nous jamais assisté à tel spectacle tout en bons sentiments, nobles et généreux, exprimés sur un fond sonore et visuel féerique ; et, au sortir de la salle, ressenti comme une cruelle morsure la grisaille du quotidien ? N’avons-nous pas lu d’Artagnan ou la Princesse de Clèves et entendu le coup de sifflet du maître nous ramener à la réalité, par exemple la triviale nécessité d’apprendre que deux fois deux font quatre. Quatre, ni plus, ni moins. Sinon : mauvaise note. Sanction du Réel! Après la fougue batailleuse d’un mousquetaire ou la beauté altière d’une princesse, le constat est déprimant, ou révoltant. Mais quoi, fallait pas rêver!

On peu lire l’œuvre d’Alan Watts pour des raisons diverses, les informations sur l’Orient qu’elle contient, ses analyses des rapprochements et divergences du non-dualisme et de la mystique chrétienne, ses critiques de la société moderne.

On peut également la lire pour justifier sa propre inaptitude à la recherche spirituelle. La cause de cette diversité d’approches provient de la volonté de Watts de s’adresser à l’intuition du lecteur (qu’il appelait “sensation physique”) plus qu’à sa seule raison ou à son seul imaginaire. L’exposé rationnel de tel concept, tel fait historique, linguistique ou physique, n’est là qu’au titre de support au rebondissement d’une réflexion non linéaire, ni démonstrative, ni même “étudiable”.

 

S’il est possible d’étudier les sources bibliographiques de la pensée d’Alan Watts, il est strictement impossible d’étudier la pensée d’Alan Watts. La pensée d’Alan Watts est celle de chacun.

Au fait! d'Artagnan, la Princesse de Clèves, c’est quoi ?

Au fait! La fameuse “voie abrupte” du t’chan, c’est quoi ?

Ce sont, à une virgule près, deux phrases de même longueur. Aussi creuses l’une que l’autre, selon le tao.

 

Et pourtant -pourtant!- elles évoquent quelque chose en moi. Je Vois. Je vous jure que je le Vois : d’Artagnan tirer son épée, la Princesse de Clèves me sourire et Huineng déchirer un Sûtra. Trois personnes que je n’ai rencontrées de ma vie. Trois personnes que “je” ne “suis” d’aucune manière, bien que je galope avec d’Artagnan, baise les doigts de la Princesse et que je m’amuse énormément à regarder les morceaux du Sûtra s’envoler.

Bref! N’est-ce pas une grande folie de croire que ce qui est écrit dans les livres puisse se superposer à la réalité existentielle de chacun, et de sa situation ? Ne nous berçons-nous d’illusions dangereuses en espérant connaître l’Éveil du 6° Patriarche parce que nous l’avons lue ? Je lis “sagesse”, et je me crois déjà beaucoup plus sage qu’avant!

Ne nous conduisons-nous pas comme un cancre qui refuserait d’apprendre sa table de multiplication sous prétexte qu’il a entendu dire, à la télé, cette vérité mathématique supérieure que deux fois deux ne font pas nécessairement quatre ?

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Personnellement, à lire et relire Alan Watts dans l’espoir de retrouver et d’amplifier mon émerveillement initial, je me suis rendu compte ne rien étudier d’autre que moi. Pas seulement les ornements philosophiques du questionnement de l’identité de l’Être, mais moi.

Du célèbre “Qui suis-je?” Watts est passé à la question : Suis-je moi ? Suis-je la conscience que j’ai de moi, ou bien y a-t-il une autre réalité, inconnue, qui serait mon véritable moi,un moi différent de l’idée ou de l'opinion que je m’en fais ? Watts le répète de plusieurs manières : vous ne pouvez penser si vous penser la pensée de votre objet de penser ; vous ne pouvez être ce que vous êtes et l’idée que vous en avez ; vous ne pouvez vous élever du sol en tirant sur vos lacets de chaussures.

A défaut de cesser complètement de vivre dans l’imaginaire, ou emporté par le courant des pressions sociales (cela, seul le Sage le peut), Watts nous propose de cesser immédiatement de vivre par procuration, fût-elle celle d’un Maître. Avant le Maître, le Disciple, le vrai, qui peut être un sacré pauvre type.

 

La question posée n’est pas la libération d’Alan Watts. Elle est de libérer Pierre Lhermite. Non que ce dernier doive mépriser l’émerveillement qu’induisit le premier. “Je” ne dois pas plus me moquer de cet émerveillement que de mes premiers émois d’enfant découvrant le plaisir de lire. Il sont en moi. Ils sont moi.

 

Au niveau métaphysique, “je” dois, certes, distinguer entre ce “moi” incarné d’une forme individuelle, donc très particulière et identifiable du dehors, et cet autre “moi” sans forme spécifique : immense. Les hindous disent “atman”, dans un cas comme dans l’autre. Atman qui est Brahman. (Tout comme le Christ affirmant que “moi et mon Père ne sommes qu’un”?)

Malheureusement, une confusion est fréquente qu’Alan Watts formule ainsi : confondre Dieu se “prenant” pour un ego (moi) et un ego (moi) se “prenant” pour Dieu....tout comme je me prends pour d'Artagnan en lisant ses aventures, ou pour le 6° Patriarche du t’chan en lisant le récit de sa vie, non moins aventureuse que celle d’un d’Artagnan, d’ailleurs.

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La but des lectures dites spirituelles, ou philosophiques, est de connaître les limites et les pièges du langage, le profit d’une lenteur ruminative associé à une relaxation du corps. Surtout, et s’il fallait retenir une seule leçon de l’œuvre de Watts, la toute première serait sans doute celle-ci : ne pas s’identifier à des mots -y compris ceux de délivrance, Éveil, Sagesse... ou Alan Watts, tel ou tel Maître (ou simili Maître).

 

Je l’avoue, je me suis senti humilié, blessé, quand à lire Watts, j’ai compris ne le lire guère autrement que Simenon, San-Antonio ou la dernière bande dessinée à la mode.

 

Le Grand But n’est peut-être pas du tout, à strictement parler, la “mort à soi-même” ou la “mort dans la vie” (A noter qu’il d’usage relativement courant d’user du terme de “délivrance” aussi bien pour une naissance que pour une mort). Il est avant tout la mort de l’enveloppe, les multiples représentations du monde et de soi-même. Tant qu’un disciple est capable de repérer dans son esprit la Parole du Maître, il demeure dans la maya. Quand un disciple commence de faire siennes les Paroles du Maître -miroir de son propre visage, à lui, et point celui de l’Autre, fusse le Tout Autre divin... la Voie s’ouvre. C’est lent! Car, autant le dire, la voie prétendument “abrupte”, le subitisme du tao ou du t’chan : c’est lent. Une lenteur exaspérante, mortelle. Une agonie à n’en plus finir.

 

Cher Alan Watts, j’eus aimé t’écrire une sorte de “lettre ouverte”, pour te dire que tu as bien trop raison : n’importe quel livre peut servir dans la quête de l’Éveil, par exemple un dictionnaire ou Alice au pays des merveilles. Ou tes livres. Mais pas forcément tes livres. Tes livres parmi d’autres, tous d’aucune importance, quoique tous sacrés. Tu le dis toi-même...

 

 

 

P.S.-- (de 1999) Cher Alan, des amis personnels m’ont vivement reproché cet article, paru la même année que mon essai sur toi et ton œuvre.

Comme contre publicité, on ne saurait faire mieux, m’ont-ils dit. Tu viens de scier la branche sur laquelle tu voulais te percher. Tu dénigres ta propre admiration pour Watts. Tu dénonces ta propre fascination pour son personnage, ton propre enchantement pour son œuvre. Serais-tu donc désenchanté de l’avoir étudié ? Serais-tu désabusé de ses leçons ?

Agonie! Agonie! Quelle stupidité! Tu crois que c’est porteur, ça? Vends-leur donc le jaillissement inépuisable de la vie, l’inaltérable beauté des choses du monde, l’incandescente jouissance érotique de la marche spirituelle, l’étincelante lumière du But Suprême de la Voie qui se reflètent dans toute l’œuvre du grand philosophe californien. Tu aurais du prendre le risque d’écrire que tout chercheur spirituel de notre époque contemporaine doit forcément lire Alan Watts, que ses livres sont par eux-mêmes des étincelles d’Éveil, que ses livres sont rares et précieux, qu’ils émergent au milieu de tant d’autres ouvrages d’aucune portée, d’aucune importance -et aussi illusoires qu’Alice au pays des merveilles. Voilà ce que tu aurais du écrire!”

Alan, j’en suis sûr, tu ne m’en veux pas d’avoir placé la Vérité -du moins l’esprit de vérité et de véridicité- au dessus de ta personne, mettant ainsi une pierre dans ton jardin, marquant que l’expression de ta pensée se prêta trop souvent aux pièges de l’imaginaire.

Je te promets d’être plus prudent à l’avenir et d’essayer de ne plus dévoiler trop crûment les choses. Mais, je te ferai remarquer que ceux-là même qui te critiquent en usant de ces arguments, ou qui me critiquent afin de nuire à ton message, tombent justement eux-aussi dans les pièges de l’imaginaire et de la propagande du fantasme de perfection en faisant croire qu’on peut lire Fa-ai écrivant Huineng comme Alexandre Dumas d’Artagnan.

La lecture par le cœur (le xin des chinois) vaut la prière du cœur et la précède.

Nous demeurons nos propres flambeaux et, dans son équivocité même, la vérité continue d’être notre seul recours, n’est-ce pas?

 

 

Ps- (2011) - Je pensais superfétatoire d'indiquer d'une quelconque manière que "ces amis" qui m'auraient critiqué pour cet article sont eux-mêmes imaginaires, ou, en d'autres termes, qu'ils sont en moi, mais sans que je m'y identifie plus que je ne m'identifie au "moi-je" qui signe en tant qu'auteur.

Au risque de trop en dire, d'en devenir lourd s'agissant d'un sujet par essence léger comme le vent : se prendre pour un mousquetaire en lisant Alexandre Dumas, pour un méditant en lisant Huineng, Alan Watts ou un autre ; et se prendre ensuite "sur le fait", ou "en flagrant délit" de cette illusion, il peut être bon de le savoir : c'est ce que les textes anciens appelaient jadis "l'accès par la parole". La parole qui "fait croire que".

Quand cette prise de conscience à double volet (une sensation + la connaissance du caractère illusoire de celle-ci)... a été faite et clairement digérée, il devient plus aisé, et sécurisant, de tenter de sortir des lignes du livre pour aller voir ce que ça peut donner dans la réalité naturelle : un arbre, le vent, l'arbre que l'on voit, le vent dont on ressent le souffle sur ses joues, les branches de l'arbre qui plient sous le vent et notre propre corps qui arc-boute pour lutter contre le vent, etc. N'importe quel élément de notre environnement peut être pris : le soleil qui éclaire le côté d'une colline et crée de l'ombre sur son autre versant de même qu'il réchauffe un côté de notre corps mais pas l'autre, etc. Se rendre compte de l'existence de ces relations complexes dans sa propre perception et dans sa propre sensation qui en résulte (l'expérience vécue ne faisant pas la différence), c'est franchir le seuil de la fameuse Conscience Cosmique dont nous entretiennent les livres d'Alan Watts.

Mon truc se voulait à double détente :

1- Il nous est facile de comprendre que notre identification à d'Artagnan est un leurre ; il suffit de lever les yeux du roman pour se rendre compte que l'on est pas à cheval et reprendre conscience du bruit de la circulation automobile...

Il n'en va pas de même quand on vient de vous dire que "Vous êtes bouddha", que le bonheur est "en Vous" et que la Sagesse, l'Identité Suprême, s'ouvre à Vous en un instant, etc. etc. etc.

2- Il peut être de la plus grande utilité pratique de savoir que l'émerveillement ou tout autre sensation que Vous éprouvez pour le texte d'Alan Watts PEUT et doit être reporter sur ce dont il porte !

 

Connaissez-vous l'histoire de ce jeune vacher qui ne parvenait pas à méditer ? Vous savez... celui à qui un maître conseille imprudemment de méditer sur quelque chose ou quelque être qu'il aimât... quand le maître lui demande de sortir de sa hutte, il répond qu'il ne peut pas, que ses cornes l'en empêchent bloquées par les montants de la porte. Comme la plupart des petites histoires orientales, celle-ci peut donner lieu à divers commentaires potentiellement divergents : ce jeune vacher se serait identifié à l'objet de son amour, ou il aurait confondu "concentration" et "méditation", etc.

C'est idiot, absurde.

Est-ce beaucoup plus absurde que l'idée de quelqu'un qui, venant de lire Dumas, refuserait de sortir de chez lui sous prétexte qu'il ne retrouve plus son épée ?

Plus absurde que de croire pouvoir obtenir l’Éveil en lisant Watts ?

Moins idiot que de prendre les discours sur la sagesse (et la sensation qui en résulte, l'excitation intellectuelle ainsi induite) pour la Sagesse même ?

Je joue sur et avec les mots. Peut-être vous en amusez-vous en me lisant et cela est un phénomène réel : vous me lisez, vous vous amusez... ou vous vous ennuyez (auquel cas, je m'en excuse).

Ce que je veux exprimer par cet addenda est l'utilité pédagogique de l'histoire du jeune vacher quand on la place en regard de la lecture d'Alan Watts, ou de tout autre vulgarisateur - je ne suis pas sectaire : il appartient à chacun de vérifier par lui-même s'il lui est possible de s'identifier au Cosmos comme ce jeune vacher aux cornes de son buffle...ou comme tout néophyte de la pratique du za-zen à sa posture.

 

D'abord, bien sûr, qu'il faut faire Attention !

Attention à ne pas s'identifier à ce que l'on perçoit (nécessairement parcellaire) ou à soi-même (partiellement) en train de percevoir, mais à la relation de l'un à l'autre. Sans être la Sagesse, c'est un premier pas vers la sortie de l'illusion livresque.

Hélas! Ce peut être aussi vers l'entrée dans une nouvelle illusion : que l'unité de ma perception et de mon aperception soit équivalente de cette Conscience Cosmique.

L'issue serait quelque part dans l'entre-deux de ces illusions... Hum!

(A l'usage de ceux qui se demanderaient encore comment s'y prendre, l'ouvrage "Matières à réflexion" présente le plus grand intérêt pour mettre en pratique une nouvelle attitude face aux pressions sociales d'une culture fondées sur l'effet de réclame.)

 

 

 

 

 

1- Cet article parut d’abord dans la revue Les carnets du yoga n° 54, décembre 83

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12 octobre 2011

Propos sur Alan Watts

(Nombre de propos de cet article demanderaient des nuances, mais il en est une que l'on peut faire par avance : pour savourer l'actualité de plusieurs textes en divers domaines il suffit de remplacer des lieux et dates : Three Miles Island, Tchernobyl, Fukushima... Pétrolier en Alaska, en Bretagne, en Nouvelle Zélande...Guerre du Vietnam, d'Irak, d'Afghanistan... Colonialisme et Post-colonialisme... Bien d'autres "sujets" pourraient être mentionnés, mais écrivant en français, je ne puis les mentionner sans risque de paraître prendre une "position politique". Or, Watts était autant "a-politique" qu'a-moraliste, qu'a-théologique, qu'an-historique, qu'anti-psychiatrique, etc. Nota : ces "a" "an" ou "anti" ne doivent pas être entendus comme "contre", mais comme de simples privatifs, en dehors et/ou en amont de tout esprit "partiel et partisan", que ce soit en "pour" ou en "contre".)

 

Le chapeau de l’évêque

(Propos sur Alan Watts1)

 

 

 

L’apologie du christianisme passe, comme chacun sait, par un dé­nigrement des autres religions. J’eus ainsi, du temps de mon catéchisme, l’occasion d’assister à une projection de diaposi­tives sur les religions non-chrétiennes, parmi lesquelles le boud­dhisme tibétain, jugé particulièrement primitif et abrutissant par mes éducateurs. je me souviens fort bien du petit incident que pro­voqua l’un de mes camarades en s’écriant, hilare : “Eh! Ils ont le même chapeau que l’évêque!” Remarque qui, on s’en doute, lui valut une très sévère réprimande. Pour ma part, je fus choqué : pour la première fois de ma vie, je prenais un prêtre en flagrant délit de mensonge. J’avais beau m’y essayer, je ne parvenais pas à voir autre chose : le dit chapeau des dignitaires tibétains et celui de nos évêques, cardinaux et papes se ressemblent étrangement.

 

Je n’ai cependant pas l’intention, en racontant cette anecdote, de reprendre à mon compte la rumeur propagée par les hippies améri­cains, selon laquelle le christianisme aurait vu le jour au Tibet. Je voudrais au contraire que bien des amateurs de spiritualité orien­tale ne fissent point ce type de rapprochements trop faciles. On peut du reste imaginer un jeune Tibétain se faisant tancer pour s’être exclamé à la vue d’une bar­rette de curé ou d’une mitre d'évêque : “Oh! Ils ont la même coiffe que le Grand Précieux!”

 

Alan Watts voyait dans ce refus des ressemblances et ce besoin de se démarquer de l’isomorphisme premier de toutes les religions la preuve d’une incompréhension, le signe d’une inaptitude à saisir les différences par contre bien réelles séparant la tradition du monde moderne. Il prêchait un œcuménisme total sur le fond des mes­sages, sans perdre une occasion de dénoncer les dégénérescences de leurs formes d’expression sociale et d’appliquer à l’Orient contemporain les mêmes poids et mesures qu'à l'Occident. Il observait par exemple qu’un monastère zen japonais n’est rien d’autre qu’un collège de jésuites, discipline et gros bâton. Il ne songeait pas qu’une forme puisse être préférable à une autre, pas plus qu’il ne jugeait souhaitable de prô­ner un hypothétique retour à une culture de type traditionnel. Tous les beaux sentimentalismes de retour au sacré ou à la nature avaient en effet à ses yeux un caractère fallacieux, en ceci qu’ils étaient eux-mêmes progressistes et fondés sur l’espérance d’un avenir meil­leur.

 

 

 

Pour Watts, les religions organisées, pesantes institutions dotées de structures mobilières et immobilières, liées à la grande concur­rence des prosélytismes et des fanatismes, sont totalement dé­passées. En cette fin de Kali-yuga, elles ne peuvent qu’accentuer la difficulté de se libérer intérieurement. Qu’elles soient, en effet, d’Orient ou d’Occident, les institutions se livrent entre elles à une compétition sans merci : de même que les individus, elles désirent se faire une place au soleil.

Les critiques, parfois très vives, formulées par Watts à l’égard de la vie américaine et des religions établies ne furent jamais un ap­pel à la révolution ou à un engagement partisan, mais une illus­tra­tion de principes métaphysiques plus que jamais d’actualité. L’étude de ces vérités évite de se laisser leurrer par les justifica­tions que s’inventent nos sociétés modernistes dans leur lutte contre la tradition.

A titre exemple, Henry Kissinger, dans son essai de 1974 sur la politique étrangère américaine juge que la situation désastreuse des pays en voie de développement provient avant tout de l’absence chez eux d’une révolution newtonienne : ces peuples “ont conservé l’idée essentiellement pré-newtonienne que le monde réel est presque complètement intérieur à l’observateur.” Autre exemple, récent (août 1985) : un homme politique français assez en vue re­vient du Liban où il a rencontré diverses personnalités, parmi les­quelles un évêque maronite qu’il estime “d’une très haute culture”, doué d’une “grande intelligence” et d’une “spiritualité élevée”. Il le juge cependant inadapté à la situation libanaise. Au journaliste de la radio qui manifeste son étonnement, notre voyageur répond, as­sez embarrassé : “J’oserais presque dire que ce chrétien éminent est trop musulman...Vous voyez ce que je veux dire...Il pense que l’histoire en a vu d’autres et que c’est la volonté de Dieu.2

 

Alan Watts se serait délecté des déclarations de Kissinger ou de celles de ce député. Faut-il être musulman pour accepter la volonté de Dieu (ou le “cours du tao) ? Cette acceptation peut-elle consti­tuer une entrave à la vie d’un peuple ? Qu’il s’agisse d’une menta­lité pré ou post-newtonienne, Watts partage la conception orien­tale d’un monde réel “presque complètement intérieur à l’observateur”. Comme se le demandait Gregory Bateson : “Y a-t-il quelque penseur transcendant la chose pensée ?” Il est certes lé­gitime qu’un homme politique lutte dans le but d’assurer la supré­matie de son pays ou de son État ; de tous temps des armées se sont levées pour marcher contre d’autres armées, et la loi du plus fort n’a cessé de prévaloir, encore qu’un roseau sache plier sans se casser. Cela dit, avant notre humanisme et notre allégation d’une supériorité du blanc christianisé, ayant pour mission d’apporter la civilisation, le progrès et le développement économique, les chefs de guerre savaient respecter le vaincu dans son identité. Ils pro­clamaient en substance “je suis le plus fort”, là où nos actuels di­rigeants disent à l’autre “tu as tort”. En fait, notre richesse maté­rielle et notre mode de vie humaniste ne nous ont pas apporté le bonheur promis. De quel droit pensons-nous qu’ils seraient suscep­tibles de l’apporter aux autres ?

 

 

 

Nous ignorons le bonheur et le cherchons au dehors, ailleurs ou plus tard. Un poème zen pose pourtant l’inévitable question :

 

“Si vous ne le trouvez pas en vous

Où irez-vous donc le chercher ?”

 

S’adressant à des psychiatres réunis en congrès, Watts déclara : “Je voudrais vous faire remarquer que tant que n’aurez pas fondé substantiellement vos assertions métaphysiques, vous serez bien obligés de reconnaître que vous ne disposez d’aucun moyen pour sa­voir dans quel sens s’oriente votre univers ; aussi, en attendant, devriez-vous vous abstenir de conclure trop facilement quelles sont les orientations qui sont progressives et quelles sont celles qui sont régressives.3

 

S’il se livre donc à une critique radicale du monde occidental, Watts ne se fait pas la moindre illusion : il ne rêve pas de changer le cours de l’histoire et récuse par avance tous les faux espoirs : il est vain de prétendre transformer le monde et la vie ou d’attendre du dehors des aides solides et durables au déve­loppement personnel. Lorsque Timothy Leary, chercheur scienti­fique apôtre du LSD, passe de l’expérience individuelle au prosély­tisme et à l’action politique en se présentant au poste de Gouverneur de la Californie, Watts le met en garde : “Tu es en train de te mettre dans une situation impossible. Si tu ne crées pas de remous, tu perds ton temps. Dans le cas contraire, tu finiras au pénitencier ou, ce qui est pire, au Capitole.4” Indifférent à “cette mégalomanie messianique qui naît d’une mauvaise interpré­tation de l’expérience de l’union à Dieu5”, il se sépare de nombre de tenants de la contre-culture américaine comme des autres ten­dances baptisées “Nouvel Age”, ‘Ère du Verseau”, etc...

 

On peut assez aisément s’entraîner à détendre ses muscles, voire, dans des exercices de méditation, à détendre ses pensées en les laissant aller et venir à leur gré. Mais comment s’abandonner à l’art de la cuisine ou vêtement, ou encore de la réflexion philoso­phique ? Comment lire détendu un document juridique alors que je viens de recevoir un rappel d’impôt ?

 

Comment s’y abandonner en évitant que l’esprit, sans prendre la moindre distance, ne s’emporte et ne se mette à fulminer contre les industries agro-ali­mentaires, celles de la confection, ou le sadisme foncier des col­lecteurs d’impôts ? La recherche spirituelle peut-elle devenir autre chose qu’un credo idéologique forgé à partir d’un certain nombre d’idées reçues ?

 

 

 

 

Dans ces divers domaines, Watts préconise un changement d’état d’esprit plus qu’une modification des condi­tions extérieures et des rapports sociaux ou économiques. Étudier ces conditions revient à rassembler des indices sur notre es­prit. Des indices, et non des “réalités”, celles-ci étant de l’ordre de la “maya”. Si cette enquête sur soi-même révèle la possibilité d’une action ex­térieure, autant en user, bien sûr ; mais là n’est pas l’essentiel de l’investigation ouverte par Alan Watts.

Affronté à l’angoisse, prisonnier des pressions sociales, piégé par l’imaginaire, l’homme d’aujourd’hui aime à se revêtir d’une sagesse exotique : cette suprême élégance lui fournit un moyen de critiquer à bon compte sa propre culture tout en évitant de se remettre lui-même en question.

Que le monde moderne se veuille moderne, rien que de très normal ; que l’approche de la tradition s’effectue elle-même dans un esprit moderniste et historique, voilà par contre qui est peu légitime et qui conduit Watts à proposer de changer l’état de son esprit plus que l’état des lieux. Peu importe alors quelle catégorie d’idées se présente à la conscience ou vers quel type de chapeaux va notre préférence esthé­tico-affective. En l’absence de ce radical changement des mentali­tés, l’Orient romantique sert seulement de décor aux états d’âmes de quelques égotistes forcenés. Et, ce genre d’attirance vers l’Orient rejoint l’élan romantique vers la nature : le vent souffle, il anime la forêt d’une symphonie de craquements et de sifflements enchan­teurs, mais il n’est jamais qu’une musique d’accompagnement à l’ode que l’ego se compose à lui-même. Se vouloir “pour” l’Orient et “contre” l’Occident n’a en fait aucun sens, du point de vue même de la pensée orientale.

 

La plupart des religions s’alimentent simultanément à la source de la nature et à celle de la Parole. En d’autres termes, elles cultivent le sens du sacré comme celui de la Loi. Du côté de la “nature”, nous pouvons ranger la dimension contemplative, féminine, mythique et bien sûr l’aspect campagnard, païen. Mircéa Eliade définit clairement cet aspect: “On pourrait dire que la structure même du Cosmos conserve vivant le souvenir de l’Être suprême céleste. Comme si les dieux avaient créé le monde de telle manière qu’il ne puisse pas ne pas refléter leur existence; car aucun monde n’est possible sans la verticalité, et cette dimension, à elle seule, évoque la transcendance.6” Du côté de la “Parole”, nous trouvons l’aspect actif, masculin, rationnel et urbain (=politique) des choses.

 

 

 

Les religions et les civilisations anciennes ont tou­jours doublé cette simultanéité d’une tension, ou d’un mouvement de pendule entre l’importance préférentielle accordée à l’une ou l’autre de ces deux sources, permettant tout un éventail de nuances selon les écoles et les interprètes. Le terme de “Tao” est égale­ment utilisé par Tchouang-tseu (Zhuang-zi) et Confucius (Kongfu-zi)... a cette nuance près que l’un y voit surtout la nature, l’autre plutôt la parole et la politique !

 

 

Dans le Bouddhisme, l’expression “Corps du Dharma” (ou “Corps du Bouddha”) est tantôt comprise comme l’ordre de la nature toute entière, tantôt comme l’ordre de la doctrine. Avec le christianisme, nous trouvons le “Corps mystique du Christ”, que l’on peut entendre au sens de Cosmos ou de communauté des croyants : ceux qui ont entendu la Parole et s’y conforment, bâtissent la Chrétienté visible d’un même élan. St. Augustin tenta même d’en faire une synthèse équilibrée par sa doctrine des deux épées, l’une combattant pour le Royaume céleste et l’autre pour le Royaume terrestre. Il serait aisé de retrouver cette bipolarité dans l’Islam et dans d’autres branches de la tradition religieuse, telles qu’elles apparurent par exemple dans l’hindouisme ou la Grèce antique. ( Sur ce plan, parole et politique sont liées dans la mesure où la politique appartient à la ville, forum du dialogue et du raisonnement ; nature et religions s’y opposent parce-que la quête du divin s’accomplit dans le silence et la solitude.)

 

Par un remarquable tour de force, la Renaissance et l’humanisme parviennent à bloquer définitivement le pendule du côté de la pa­role et de la loi politique. L’apparition d’un Dieu textuel et “spirituel”, séparé des animaux comme de la terre, trompe l’homme et le coupe de lui-même. L’action divine devient alors “surnaturelle”. Primitivement, la “surnature” est Dieu, un Dieu situé à la fois dans et au- dessus de la nature. Le divin n’est en rien quelque transcendance kantienne ou théosophique venant se sur-ajouter ou se superposer à la nature. Certes, en sa transcen­dance, Dieu dépasse l’ordre naturel et culturel ; mais s’Il le dé­passe, c’est donc bien qu’Il en passe par là! La transcendance mé­diévale est en fait une surabondance de présence, la plénitude de l’immanence. Relation omniprésente, Dieu n’y est pas perçu par ex­clusion ; pour prendre une image orientale, Il demeure aussi proche de sa création qu’un fil l’est du tissu. En conséquence, si l’évolution du vocabulaire nous oblige à parler de “spiritualité”, n’oublions pas que cette dernière s’accomplit en un tissage de ma­térialité, l’esprit ne pouvant s’exclure de ses objets. La seule er­reur des “matérialistes” consiste à prétendre produire un tissage dénué de tout fil...ce qui les conduit, ne se fondant sur rien, à vivre d’abstractions insipides. Bien que l’”esprit” ne soit plus divin, l’humanité continue à se vouloir située au dessus et en dehors, se­lon la nouvelle configuration d’un petit homme statistiquement moyen et mécaniquement standardisé.

 

 

 

 

 

Dès le 16ème siècle occidental, Dieu s’est définitivement retiré de la nature. Il ne s’incarne plus dans nos viscères et dans ce qui, en les nourrissant, nous permet d’exister, mais exclusivement dans les textes. Dès lors, il devient quasi-impossible de dénicher un mystique n’ayant pas eu maille à partir avec les autorités ecclésiastiques. société et nature se désacralisent tandis que le texte, lui, se sacralise. La hantise contemporaine de l’alphabétisation et de la culture livresque en général pourrait bien être l’écho lointain de cette sacralisation suggérant que seul le texte est source de sa­voir, de pouvoir et de sagesse. L’esprit de Dieu ne passe plus par le sang du sacrifice ou le souffle de vie, mais seulement par le canal des lignes de la parole textuelle du dogme. La plupart des différences dogmatiques, qui deviennent autant de points de frictions ou de conflits, proviennent des intégrismes et fondamentalismes consistant à commettre la double erreur de prendre la doctrine au pied de la lettre et de la comprendre dans un sens tronqué, un peu à la manière d’un professeur qui enseignerait à ses élèves que La Méthode est un célèbre discours prononcé par René Descartes7

 

Notre moderne audio-visuel, voire notre sublime informatique, ne sont que l’expression d’une théolo­gie logomachique. Le rêve de pouvoir un jour imprimer la pensée humaine à une machine capable de défier la mort, pour peu qu’elle bénéficie des services d’un bon robot-mécano, exprime bien ce re­fus de l’incarnation et notre fantasme d’une perfection rationa­liste. L’âme devenue pure abstraction existerait alors en dehors des lois naturelles de la vie, cette vie par essence corruptible et mortelle, esclave du temps et assoiffée d’éternité. La volonté mo­derne de puissance illimitée fera-t-elle des contes dits de “science-fiction” une réalité ? ces histoires imaginent souvent l’homme parvenu à un tel degré de robotisation qu’il donne par mé­garde la vie à une machine, jouant une nouvelle genèse : “L’homme créa le robot à son image et ressemblance...” Lequel pauvre robot fini par se retrouver désemparé et seul dans l’univers puisqu’en le créant, l’homme ne pouvait que se détruire lui-même, à la manière dont Dieu se meurt de notre expansion humaine, en guerre contre le reste de la Création -dont nous sommes pourtant supposé faire partie.

L’homme qui a créé la machine, finit par devenir la créature de celle-ci de même qu’une certaine “création intellectuelle” du divin en a fait notre créature. On en peut que se rappeler la si célèbre phrase de Voltaire : “Dieu a créé l’homme ; mais l’homme le lui a bien rendu!”.

 

L’humanisme réduit l’identité de l’homme à un “je” penseur et rai­sonnable dont sont rapidement exclus Dieu, la nature, l’Oriental, le fou, le corps, la femme, l’enfant et la mort - tous dépourvus de raison.On s’empresse donc de les enfermer : Dieu dans le tabernacle de nos églises, la nature dans la géométrie militaire de nos jar­dins, l’Oriental dans le passé ou les rêves impossibles, le fou à l’asile, le corps dans un appareil bureaucratique destiné à surveil­ler ses hygiènes et dérèglements, la femme dans la poésie ou la servilité (laquelle finit par engendrer une révolte d’allure mascu­line), l’enfant à l’école et la mort au cimetière des regrets. Laissons cela.

Remarquons cependant que l’humanisme n’est aucunement surgi et ne s’est pas imposé du jour au lendemain. Le décalage existant entre le jaillissement d’une idée, sa prise en compte, sa récupération par les élites dirigeantes et sa diffusion à l’ensemble du corps social peut en effet être considérable. J’entends souligner par là un point qu’Alan Watts se contente de sous-entendre : la “Culture”, l’”Instruction” que nos maîtres laïcs nous font ingurgi­ter sur les bancs de l’école ne fut jamais, de la fin du 12ème siècle à ces cinquante dernières années, que le fait des châteaux ou des cénacles urbains. Internet n’existait pas encore.

La quasi totalité des populations occidentales vivaient en d’autres terres que celles de ces joutes philosophiques, esthétiques et scientifiques. Elles existaient au rythme des sai­sons, se nourrissaient de leurs contes et de transmissions orales plongeant bien des siècles en arrière, dans l’intemporalité de la tradition. Psychologiquement, elles étaient donc très proches de l’Orient. Le clergé français pouvait hier encore se plaindre des ten­dances animistes ou magiques d’un grand nombre de ses ouailles. Nos campagnes possédaient leurs sorciers et leurs “fous de Dieu”, leurs “shamans”. Quel dialogue intellectuel rapprochera jamais l’Orient et l’Occident comme pouvait le faire la similitude primor­diale d’une vie vécue dans l’ordre de la nature et non exclusivement dans celui de la cité ? Aucun... Telle est la raison qui amena Watts à cautionner sans hésitation le “laisse tomber” (“drop out”) de la contre-cul­ture américaine, la fuite individuelle hors des murs de la ville et le retour sur soi.

Chacun de ses livres vise à renvoyer le lecteur à lui-même, à réveiller en lui l’intuition poétique, la sensation d’une présence au monde concret et écologique, sans oublier le plaisir de vivre. Toutes choses qui constituent les fondement de la vie spiri­tuelle : notre corps et notre inconscient conservent le sens de la merci de Dieu, de la magie du feu, de l’eau, de l’air, du bois et de la terre. En l’absence d’une certaine joie de vivre et d’une jouissance directe et charnelle du monde, comment parvenir au stade plus subtil de la re­cherche spirituelle proprement dite ? Voilà bien l’une des questions que pose Watts en soulignant l’exigence essentielle de commencer par exister sur un plan plus “grossier” avant de s’interroger sur l’identité réelle du sujet que l’on croit être.

Le vie n’est pas un fil continu se dévidant de A à Z et l’existence humaine consiste en une perpétuelle alternance de naissances et de morts. A chaque seconde, “je” nais et meurs.

Bien que la grammaire occidentale soit centrée autour d’un sujet, l’identité réelle de ce dernier demeure inqualifiable, aussi mystérieuse que dans l’assertion : “il pleut”. Mais qui pleut donc ? Finalement, ne pourrait-on dire “ça homme”, au même titre que les anglophones disent “ça pleut” ? Ce “je” est-il bien l’agent créateur de mon être. La pluie se passe de “plu-eur”. Et pourtant, “elle” pleut. Elle ne jaillit pas “ex nihilo” mais est le produit d’un ensemble complexe de relations existant entre le sol, l’humidité, la chaleur, la configuration géologique et géogra­phique, le vent, la composition chimique de l’air et de l’eau...Et lorsque’”elle” pleut, elle mouille! Le fait de nier l’existence d’une entité séparée nommée “pluie” ne la renvoie pas pour autant au néant ni ne la supprime dans ses manifestations.

La démarche privilégiée par Watts consiste en une prise de cons­cience du fait d’être en relation. Il s’agit de percevoir que les limites et les séparations sont en fait des liaisons, des jonctions et des ouvertures. “Bien qu’il subsiste en Occident une tradition contemplative dans l’Église catholique, la vie de ‘contemplation assise’ a perdu de son attrait car aucune religion n’est reconnue valable si elle ne concourt à faire ‘progresser le monde’, et il est difficile d’admettre qu’il puisse progresser en restant immobile. (...) Il n’y a en vérité absolument rien de contraire à la nature de rester assis tranquillement pendant des heures. Les peuples dits primitifs, les Indiens d’Amérique, et les paysans de tous pays s’y adonnent, tout comme les chats, les chiens et autres animaux encore plus nerveux. (...) (Dans le za-zen) Il s’agit simplement d’une prise de conscience paisible, sans commentaire, de ce qui se passe à l’entour. Cette prise de conscience s’accompagne d’une sensation très vive de ‘non-différence’ entre le soi et le monde extérieur, entre l’esprit et son contenu, les bruits, les objets et autres manifestations du monde ambiant.8

 

A l’issue de cette démarche nous attend une dé­couverte : nous ne sommes pas seulement un réseau de relations mais la relation toute entière. Nous sommes “Cela”, dans son in­tégralité. Cette découverte intime provoque à son tour ce que l’on nomme “l’abandon” ou la reddition du vouloir, bien que le fait de s’en remettre à la grande Énergie de l’univers manifesté (Dieu, la Shakti, le Tao, ou tout simplement la Vie) ne soit aucunement synonyme de nivellement. Le “je” ayant renoncé à se prétendre séparé, les inhibitions produites par l’éducation, les contraintes et les pe­santeurs sociologiques, tombent et laissent ainsi le champ libre à l’expression totale de soi. Ne s’évertuant plus à afficher le meil­leur masque ou à porter le meilleur “chapeau”, l’être devenu inté­rieurement libre peut alors présenter sans peur la forme incarnée dans laquelle Dieu a jugé bon de le placer. Pour sa part, Watts n’hésite pas à confier qu’il n’a jamais “connu un seul mystique qui ne soit pas un individu unique et intéressant, alors que le véritable égoïste, celui qui est persuadé et convaincu de sa propre réalité bien séparée (l’a) toujours profondément ennuyé.9

Néant, vide, neutralité, fondent paradoxalement l’être, le relief et l’éclat d’une vie humaine.

 

Chaque livre de Watts se dirige vers ce centre ainsi que les rayons d’une roue convergent tous vers le moyeu à partir de différents points de la jante. Toute son œuvre dénonce joyeusement l’illusion d’un ego conventionnel, illusion que renforce la culture moderne contrairement aux sociétés anciennes qui travaillaient à l’affaiblir. Peu de lecteurs échappent au charme de la lecture et aux sourires, voire au rire, que sait produire le style de Watts. Mais sous son apparente facilité, le message de cet auteur demeure fort secret. Il ne suffit pas d’apprécier les résonances qu’il pro­voque en nous pour s’en pénétrer jusqu’au bout. Cette merveilleuse libéra­tion est en effet à l’image du sommeil : je ne puis l’obtenir qu’en osant y renoncer. L’insomnie ne provient-elle pas fréquemment d’une attitude arrogante ? “Je veux dormir” est une pétition d’une totale inanité. Il en va de même pour “je veux la libération”. Si le “je” peut toujours -et il ne s’en prive pas- lutter contre le som­meil ou la libération, comment pourrait-il combattre pour gagner l’abandon, cette abdication de lui-même que représente la plongée dans le repos...ou dans la transcendance ? S’agirait-il donc d’obtenir en renonçant ? Oui! Encore faut-il renoncer vraiment, sans au­cune espérance de vouloir renoncer. L’abandon réel de soi ne peut qu’être le fruit d’un complet désespoir, le sujet ayant constaté, au terme de bien des tentatives, son irrémédiable impuissance (en tant que soi identifié à l’ego).

 

Que reste-t-il alors ? A travers l’urbanisation et l’omniprésence des techniques de communication et de propagande, l’humanisme détruit définitivement les anciennes certitudes ; quant aux parti­sans d’un renouveau spirituel ou de l’écologie, ils raisonnent bien souvent, malgré eux, en termes politiques.

Si vouloir progresser est déjà une erreur, si je ne puis compter sur les intentions d’Occident ou d’Orient, si notre planète n’est plus qu’un vaste effi­lochage... Que me reste-t-il donc ?

 

Il reste que je puis continuer d’espérer dans le fil.

 

Le tissu de l’univers peut disparaître ; le fil, lui, subsistera et pourra, tôt ou tard, se tisser de nouveau, qu’il s’agisse de l’humanité ou de ma seule existence.

Sans me sentir qualifié pour le faire (il se pourrait en effet qu’elles constituent un “koan zen”), je voudrais citer les deux der­nières phrases de l’autobiographie d’Alan Watts : “Quand vous dites que la musique est abominable, écoutez donc plutôt le son de votre plainte. Par dessus tout, écoutez, et (pendant ce temps) je demeu­rerai silencieux.10

 

PS (2000)- Le silence n’a pas d’écho.

 

 

 

1- Cet essai est une version “revue et corrigée” de celle qui parut dans la revue Filigrane, de Juin 1986.

2- Watts disait qu'il y a trois grandes représentations de Dieu : le "dieu" personnel des monothéismes, le "dieu" comédien de l’Hindouisme aux multiples "avatars" et le "dieu" totalement impersonnel de la Chine : le Tao. Il y aurait certes quelques nuances "locales" à apporter, mais il semble hélas certain que les querelles fondamentalistes, les guerres de religion (en Orient comme en Occident, dans les temps anciens comme ceux d'aujourd'hui) se produisent chaque fois qu'on en vient à se sentir "personnellement" concerné quand un autre dit quelque chose de "mal" de "mon dieu à moi"... au sujet du "nom" que "je" donne à "mon" Dieu. On dit pourtant que sur les routes de la Grèce antique, il y avait des autels dédiés au "Dieu sans nom", afin que chaque voyageur puisse célébrer son culte, le culte de son propre "nom" sans risque d'une quelconque profanation ou attaque à l'égard du "nom" ou de la forme que les autres lui associent.

3- Mémoires, par Alan Watts, Ed. Fayard, p 371

4- Mémoires acides, par Timothy Leary, Robert Laffont, p 350

5- Mémoires, op. cit., p 367

6- Le sacré et le profane, Gallimard/Idées, 1965, p 151

7- Et, en l’occurrence, il est exact que Descartes présenta sa "Méthode" à la Nonciature apostolique de Paris, invité par le Cardinal de Bérulle. "Fondamentaliste ment", il semblerait donc que la pensée cartésienne soit indissociable d'une Nonciature. Prenons garde à ne pas blasphémer ce saint lieu !

8- Bouddhisme zen, p 172-173

9- ibid. p 293

10- ibid. p 405

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08 novembre 2011

Le Livre de la Sagesse (1/5) intro

 

On se fait toujours une idée des choses. L'idée que je me suis fait que ces choses qu'on appelle philosophie et sagesse, ou l'homme et la sagesse en sa philosophie remonte à loin : à Diogène de Sinoppe (-413-327) en son "tonneau", que je découvris dans un Illustré. Je ne me souviens plus si ce fut dans le magazine Tintin ou dans le magazine Spirou, mais je garde une image très nette d'un homme vautré dans une grande jarre et demandant à l'Empereur de s'écarter du soleil.

Il se trouve que certaines bonnes âmes faisaient à Alan Watts le reproche de corrompre les jeunes de Frisco pour les mêmes raisons que l'on eut l'occasion d'accuser Diogène de corrompre la jeunesse d'Athènes : son franc-parler, sa mise débraillé, la dissolution de ses mœurs, son excentrisme provocateur, sa rhétorique trop aiguë pour les oreilles habituées aux expressions bien-pensantes.

On peut se demander dans quel sens vient l'une de l'autre de l'autre : est-ce en raison de cette image, ou de cette idée, -"nama-rupa"- que j'ai été immédiatement séduit par celles d'Alan Watts ? Ou bien, ne parvenant pas à trouver en Occident un philosophe antique ou classique auquel je puisse honorablement associer Watts, juste pour le situer, comme ça, sans plus ? Je parle ici du Watts de la seconde période et non ce digne professeur que Kerouac montre en smoking dans ses fameux "Clochards du Dharma" (devenus "célestes" en traduction française) - digne mais conversant avec un couple de nudistes. Ce qui est déjà moins habituel pour un universitaire.

Le point que je veux relever est l'image "contestatrice" d'un philosophe antique jugeant les rayons du soleil de plus grand prix que celui des faveurs d'un Empereur (Alexandre le grand) venu le consulter. (On retrouve une idée similaire dans le Zhuang-zi -sinon que dans ce dernier ce ne sont que des envoyés de l'Empereur).

C'était un homme qui conformait ses dires à ses pensées, et faisait ce qu'il disait. Et, nombre de ses critiques de la Cité d'Athènes peuvent s'appliquer au Monde Moderne, à l'état d'esprit dominant dans le monde du XXI° siècle dit "moderne"1 : la compétition sociale, l'appétit des honneurs mais non le respect du sens de l'Honneur2, l'aliénation citadine de l'esprit de nature comme de spontanéité, etc. Je ne parle de tout cela qu'en cette question ci : comment placer les unes par rapport aux autres ces idées de sagesse (& philosophie), de pression sociale (& aliénation), d'illusion (& maya, nama-rupa), et ce qui en serait le contraire ou le dépassement : une idée de paradis.

&

Le paradis comme retour au monde adamique, au jardin d’Éden, ou comme bonheur terrestre ou élan vers l'à venir d'un monde meilleur peut être inscrit ou orné du sceau de la sagesse.

Watts y observait que "vivre c'est sentir le parfum des fleurs, écouter la mer, regarder les arbres frissonner dans le vent, escalader les montagnes, manger du pâté, boire du vin, caresser une jolie femme, cultiver son jardin, se servir de ses mains, méditer dans le silence, marcher lentement, éprouver le sens fondamental de l'existence dans l'émerveillement, surprendre tous les sons, sentir les nuages et les étoiles me caresser les yeux." J'y reviendrai pour replacer ces expressions dans leur contexte.

Mais, je viens d'un petit tour de surf sur Wiki, qui souligne l'idée étymologiquement marquée d'accroissement, s'accroître, octroie qui fait que, etc. et que l'on peut construire : que le fait de s'accroître provoque en lui-même l'accumulation des satisfactions, ce qui le mène au bonheur.

Certaines citations ou présentations m'ont ennuyé.

 

Deux m'ont sauté aux yeux et rejoint le cœur :

 

- « Ou bien, pour m'expliquer sur ce sujet d'une façon plus simple encore, il y a un degré d'insomnie, de rumination, de sens historique qui nuit à l'être vivant et finit par l'anéantir, qu'il s'agisse d'un homme, d'un peuple ou d'une civilisation. » (Nietzsche, Considérations inactuelles, II, 1874) Mais, l'ensemble de la citation faite laisserait penser qu'il s'agit d'un texte de présentation philosophique du Chan/Zen. Quelque chose comme une manière de dire clairement les choses tout en prenant garde de ne effaroucher le lecteur.

- Celle d’Épicure : Le bonheur est le "plaisir en repos" de l'âme (sérénité) qui naît spontanément de la satisfaction des désirs naturels et nécessaires, dont les deux plus importants sont, outre la sécurité et la santé, la sagesse et l'amitié. Mais, nous dit-il, "Il est impossible d'être heureux sans être sage"...

Entre stoïcisme, hédonisme (& ebodonisme bouddhique, pour reprendre l'expression de SC Kohn3), épicurisme et Diogène ou Watts, il y a beaucoup plus de convergences que de différences.

 

 

1Quoique pouvant me ranger moi-même socio-économiquement dans la catégorie des pauvres, tout est relatif : je ne souffre pas de la faim contrairement à nombre d'autres êtres humains et Alan Watts, quoique généreux, était riche.

2Quand on lit que Diogène se promena en plein jour avec une lanterne "cherchant un homme ayant gardé sa superbe", on peut remplacer "superbe" par "honneur"...

3On peut noter au passage sa définition "réceptive" et "active" de la contemplation zen comme Bonheur-Liberté.

 

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17 décembre 2011

Le Livre de la Sagesse (2/5)

A lire ou relire ce livre un peu particulier d'Alan Watts, on pourra constater qu'il n'y est nulle part question de Diogène, ni son alter-ego embourgeoisé que fut Socrate ; mais je me réserve le droit d'y revenir pourtant, en raison de ce détail qui a toute la vraisemblance d'être un fait historique : l'Empereur obtempérera à la demande du philosophe de s'écarter et de le laisser se réchauffer aux rayons du Soleil. De même que l'un des privilèges des grands lettrés chinois, à certaines époques, était le droit de remontrance à l'Empereur. Droit, qui, à certaines autres époques, pouvait devenir un redoutable devoir se concluant d'une décapitation. C'est un point intéressant. A ma connaissance, pour la période contemporaine, en France, je vois guère que le Général de Gaulle énonçant, au sujet de J-P Sartre : "On n'arrête pas un philosophe". Cette assertion, de nos jours, tomberait à plat : aucune voix ne se fait entendre qui ne soit courtisane. J'en ai bien peur. Mais, je ne demande qu'à être détrompé...

Et, d'autre part, -on finira par croire que j'ai quelque chose contre les traducteurs, ce qui n'est pas le cas ; c'est une façon facile comme une autre d'exprimer mon point de vue- qu'il n'est pas question de Sagesse non plus. Alors que des titres tels que "L’Identité Suprême", "Face à Dieu" et "Être Dieu" rendent parfaitement la différence de leurs deux contenus.

Au reste, tant qu'à rapporter ici ce qui me passe par la tête en ouvrant cet ouvrage, pourquoi ne rappellerais-je pas ce que j'ai dit précédemment sur l'identification que produisaient sur moi la lecture attentive des aventures de d'Artagnan et le talent d'Alexandre Dumas. J'en oubliais mon corps, comme mes mains tenant le roman et la texture assez rugueuse des couvertures de la Bibliothèque Verte, lesquelles ne deviendront lisses que quelques années plus tard. L'intérêt de cette remarque étant que sur le moment (lorsque je lisais) je chevauchais au grand galop ou tirais l'épée avec l'adresse fameuse de ce mousquetaire, mais que mon corps, en ses terminaisons tactiles se souvient d'une différence de "toucher" entre les premiers volumes de la collection de la Bibliothèque Verte. Sur ces points, à propos desquels je donne des impressions avant toute allusion au texte lui-même, j'ai grand envie -qui peut être injustifiée en raison- de préciser que Le Livre fait partie des trois ouvrages qui inspirèrent mon article sur "lire Alan Watts" et sa présentation de la Sagesse de la même manière qu'il est possible de lire Alexandre Dumas et son évocation du célèbre bretteur, postulant de devenir mousquetaire du Roi Louis XIII à l'instar de ses trois compagnons d'armes1.

Chronologiquement :

La Signification du Bonheur, comparant psychologie moderne et anciennes sagesses orientales, envisageant le Bonheur comme l'Acceptation en soi d'un microcosme dont le macrocosme serait Dieu lui-même, quelle que soit la conception dogmatique que l'on en a.

Le Livre de la Sagesse, analysant les divers facteurs qui nous interdisent d'accéder à la véritable Connaissance de "Cela" que nous sommes.

Le Tao (the watercourse way), la voie sur laquelle pour pourrions laisser nos pas se (faire) porter.

qui résument les étapes comme la substance de la philosophie d'Alan Watts.

De par leur éloquence, leur caractère de résumé, ou peut-être la force de conviction (en réalité, je ne sais vraiment pas pourquoi), ces trois ouvrages résument bien l'ensemble de l’œuvre et séduisent...fascinent et identifient au sens où d'Artagnan peut séduire un enfant.

Mais, une fois le livre refermé, on retourne aux mêmes questions qu'auparavant :

Pourquoi ne suis-je pas heureux ?

Pourquoi ne sais-je pas qui je suis ?

Pourquoi ne suis-je en marche (ou "coulant") avec, sur, dans La Voie ?

 

Cet aspect de séduction, plus que de démonstration et -encore moins- de réalisation en soi-même de la chose dite, a souvent été reproché à Watts2. Pour sa part, il disait lui-même tenter de faire appel à l'intuition & la sensation de ses lecteurs. Donner à éprouver plus qu'à prouver...

 

&

(Chap. 1)

Les moins de vingt ans de nos jours d'aujourd'hui sont parfaitement au courant de ce qu'il y a à savoir au sujet d'une relation sexuelle. Il n'est plus besoin de leur faire un dessin comme cela se faisait jadis en diverses contrées extra-européennes. (Il n'y avait pas que des dessins. Il y avait aussi des mimes et des danses. Là, ex abrupto, il ne me vient à l'esprit que le barata-natyam (qui avant que le colonialisme et puritanisme britannique ne passe par là s'effectuait nu) ou les danses de touaregs fêtant un mariage : avant de le consommer, les jeunes mariés sont conviés à danser et mimer très explicitement (quoique habillés) -devant les jeunes gens et jeunes filles pré pubères- ce qu'ils vont faire ensuite dans le privé. On peut retrouver de telles "danses & mimes" dans de nombreuses tribus africaines. Pour le XX° siècle, il faut bien sûr mentionner le rock'n'roll et toutes ses variantes, ainsi bien sûr que les danses de tango ou dérivées, la salsa, etc.

Ces danses sont généralement rigoureusement codifiées pour garder leur caractère d'initiation et écarter tout risque de dérapage vers l'orgie collective.

Mais laissons cet aspect d'un interdit, qui, néanmoins, pouvait avoir ses révélations pédagogiques ou initiatiques... sur le caractère sacré de la sexualité.)

 

Ce n'était pas le sujet du Livre...

... qui serait plutôt une tentative de traduire en langage admissible pour l'homme actuel une conception de la vie "bonne" et de la "bonne vie" des traditions anciennes, qui lui soit authentiquement une vision nouvelle du monde et de la place qu'il y occupe. Une vision et une expérience de soi-même au monde, et non pas de nouvelles idées, doctrines ou vagues croyances inutilisables dans le concret de chaque jour.

Une intuition qui puisse dépasser le divin jeu de cache-cache qu'est l'existence d'un "je".

Le Livre qu'Alan voudrait glisser sous l'oreiller de ses enfants n'aurait aucun but moral, ni projet, ni obligation, ni culpabilité de ne pouvoir les réaliser, mais révèlerait le dessous des cartes et/ou le manque d'information de première main permettant d'ouvrir son esprit à la possibilité que l'ego, le "je", serait tel un œuf dont l'oiseau serait le Soi libéré. Libre de la coquille d'un ego qui emprisonne, de la cloison du deux, du dehors et du dedans, du dessus et du dessous, de blanc et du noir, de la forme et du fond, etc. dans l'Unité3 tout entière : le Soi identique de soi-même et du monde (naturel et universel).

 

&

&       &

 

La majeure partie du chapitre 2 (portant sur le jeu du noir-et-blanc) utilise un jargon qui m'est assez étranger ; je dois avouer mon incapacité d'en reprendre le fil conducteur.

L'expérience de la méditation permet cependant d'en comprendre intuitivement la signification : une chose n'est différente d'une autre qu'en ce qu'elles sont inséparables.

Quand on entre en méditation, on tente "d'être" simplement là, tel que l'on "est". Au vrai, on tente qu'il n'y ait plus que la sensation de vivre et on découvre tout un tas d'éléments disparates qui vont et viennent dans tous les sens. On se demande pourquoi. On y voudrait une cause, afin de la supprimer ou à défaut de la contrôler. On ignore que "entrer" en méditation revient à "entrer" dans une zone de sa vie où il n'existe plus de différences, en ce que celles-ci sont vues dans leur inséparabilité, leur insécabilité, leur relation intrinsèque ou encore, osons le terme : leur unité. Unité qui peut faire peur et donner l'impression d'un néant puisqu'il n'y a plus de conscience de soi, ni d'aucun objet de conscience. C'est le total "lâcher prise" dont traitent certains manuels. Il n'y a même plus sensation de bonheur ou de paix. Il n'y a plus personne pour constater cette dite "sensation" qui l'on suppose de paix, de bonheur, de complétude, d'éternité.

Pour ma part, la seule chose que j'ai pu constater, à posteriori, est de me sentir en pleine forme et, -bof!-, comme un peu plus "optimiste" que juste avant... que ce "juste avant" ait eu lieu (selon l'horloge) une, deux ou trois minutes... ou plusieurs heures auparavant ! (Nota : c'est à ça qu'il est fait allusion quand -du Zhuangzi- on mentionne l'expérience du cuisinier Ting.) Il s'agit de deux mondes étrangers l'un à l'autre. Quand le philosophe en parle, il renvoit aux limites du langage comme moyen de saisir la réalité des choses. En réalité, ce sont les six sens (les cinq sens "physiques" + le "mental" & le langage comme toute représentation4 et toute perception du fonctionnement de celui-ci) tronquent la perception et l'aperception du Réel aussi bien qu'ils en indiquent les objets multiples.

Dans ce chapitre, Alan traite plutôt de diverses choses qui nous empêche de vivre en méditation permanente, dans la contemplation permanente du Sage.

Alan Watts nous y fait même retomber en plein problème de langage, en affirmant que l'Attention est une perception rétrécie. Je suis prêt à parier que tous ceux qui lisent ont une idée positive de l'attention, comme valeur par elle-même autant qu'au titre d'instrument ascétique. (Certains livres sur Vipassana n'ont que ce mot au bout de leurs plumes : Attention !)

Mais, Alan Watts dans cet ouvrage est supposé s'adresser à des enfants ou à de tous jeunes petits d'Homme, qui n'ont pas encore pratiquer l'amour avec le Monde - qui n'ont pas fait l'amour avec le Monde ! Ou, si on veut, qui croit encore que ce que l'on appelle "faire l'amour" consiste dans l'intromission d'un pénis dans un vagin, une bouche ou un anus. Des trucs dans ce gout là. Et point barre !

Ce qui revient à explorer la vie comme une pièce sombre à l'aide d'une lampe de poche au faisceau très étroit, en une succession de réalités parcellaires s'ajoutant les unes aux autres dans leur disparité plus que leur association indissoluble, qu'il s'agisse d'objets, d'événements, de causes, d'effets et autres facteurs pouvant être qualifiés d'éléments de la réalité ou d'objets composant "le monde".

La manière dont on prête attention aux choses diffère d'une culture à l'autre. Et la capacité de remarquer les nuances et les variations d'une même chose diffère d'une culture à l'autre, d'un individu à l'autre. Comme exemple, Watts mentionne la variété des mots qu'utilisent les eskimos pour désigner la neige, alors que les amérindiens n'ont qu'un seul mot pour désigner ce qui tombe du ciel et qui est froid, qu'il s'agisse de pluie, grêle ou neige. Watts donne quelques explications sur cette façon sélective (tel le faisceau d'une lampe électrique) de regarder et de nommer la variété des objets de notre perception (& conscience du monde). Ce qui revient à exprimer la difficulté de nos consciences à vivre selon les rythmes du Monde...

...enfin, par voie de conséquence directe à nous faire une image contrefaite du "je", du "dieu", du monde et de leurs intimes relations.

 

Autrement dit, nous laisser bluffer par le jeu des apparences.

 

 

= = =

= =

=

1Au début de leurs aventures communes, d'Artagnan n'est pas lui-même mousquetaire.

2Faisant trop souvent oublier les réels apports novateurs, quoique "traditionnels", d'Alan Watts en théologie, en psychologie ou dans l'approche du Chan/Zen dont la mode actuelle semble (sociologiquement parlant) convaincre surtout les hommes (en raison d'une apparence "martiale" ?), bien qu'il soit -en fait plein de tendresse, emprunt même d'une sorte de douceur "fleur bleu" que dissimulent ou font oublier les "coups de gueule ou ...de bâton" des Maîtres.

3Ou "Conscience Cosmique".

4"nama-rupa

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18 janvier 2012

Le Livre de la Sagesse (3/5)

(Petite note de transition & d'entrée en 2012)

Qui visiterait ce blog en cours de route risquerait, m'a-t-on fait remarquer, de ne plus retrouver "son Watts" -s'il en a déjà lu quelques livres, ou bien de se faire une idée totalement fausse de son œuvre -s'il ne l'a découverte que très récemment. Watts n'a jamais utilisé l'expression d'Apophatique générale, a écrit sur bien d'autres sujets que le seul Taoïsme ou que le "Taoïsme chan". Enfin, m'a-t-on dit, un visiteur ingénu ou peu averti serait en droit de penser que je passe un peu trop facilement du coq à l’âne, abordant des questions que ne traita nullement Alan Watts ou sans rapport avec le contexte culturel californien (qui fut la "Côte d'Azur" du nouveau défroqué de l'Anglicanisme américain, l’Église épiscopalienne). J'avais en tête de faire le point sur ces points qu'au Printemps ou à l’Été prochains.

Mais, je puis tout de suite en dire, ou redire, voire prédire quelques mots :

- je suis heureux et comme flatté que ce blog soit en lien avec Wikipedia. Et, c'est un fait, à l'occasion de mes billets, je puis être amené à fournir des informations rigoureusement objectives et vérifiés sur la vie ou l’œuvre d'Alan Watts, mais étudier Watts, c'est s'étudier soi-même. Je traite donc de "moi-je" dans ses réflexions comme dans sa vie. Au lecteur/visiteur de faire la transposition en sa propre voie (du moins s'il ne considère pas la pensée d'Alan comme un simple objet de discussion de salon ou de dissertation philosophique). J'avais comme voulu que Watts soit rangé sur Wikipedia dans la page "Taoïsme" et son existence s'est terminée alors qu'il écrivait à nouveau sur l'approche de cette notion à la fois "typiquement chinoise" et universelle de Tao (dao) - c'est un fait.

Mais, tant qu'à le ranger, "art de vivre heureux" conviendrait, quoique j'ai moi-même écrit dans mon bouquin que partout où l'on voudrait le ranger, il dérangerait...

- on pourrait s'étonner de me voir condamner tout prosélytisme et faire l'apologie de la pensée (& "non-penser") d'Alan Watts, qui d'ailleurs un problème de double-bind, double contrainte qu'exerce la société occidentale par l'injonction faite dès l'enfance à ses membres, -abordée dans le Book lui-même : Sois sincèrement toi-même comme tout le monde !

Mais, l'être humain est un être de communication (pas exclusivement sociale et/ou politique, toutefois, mais aussi écologique et mystique) ; et puis "philosopher" est aussi un plaisir d'échange verbale, de dispute d'idées et d'opinions, l'Agora...

- j'avais pensé que "Le livre de la Sagesse" me permettrait de faire pivoter ma réflexion pour cette raison que l'ouvrage est un résumé et comme une mise au point avant de tourner la page. Lorsque j'avais lu cet ouvrage, je l'avais dévoré (et bien rigolé) plus que vraiment lu, encore moins étudié. Cette fois, ne disposant que du texte anglais, langue que je comprends mais lentement, j'ai été contraint et forcé de constater que cette "mise au point" s'adresse au public américain, pourvu d'une mentalité américaine différente de la mentalité européenne et, singulièrement, de l'esprit français1.

Je ne vais pas pouvoir éluder cette difficulté et trouée d'incompréhension menant à croire acquis l'idée nouvelle, en raison de la possibilité de la ramener à une idée connue.

Je ne vais pas escamoter l'affaire ; je ne suis pas sûr de parvenir à l'élucider. Où clairement situer la cible que constituerait un axe mentalités française et américaine et un autre entre un pôle chinois du Dao et un pôle du Logos. Avec bien sûr -comme sur toute boussole, les quatre "intermédiaires" de la foi et de la science, de l'idéologie ambiante et de la créativité personnelle ?

Ouh! Là, là !

 

1Je n'ai rien contre (ni pour) "l'esprit français" ; je ne le prends pour cible emblematique qu'en ce qu'il fut un temps, voire plusieurs temps, où la langue française était la seconde, voire la première langue des beaux esprits, de l'Atlantique à l'Oural, pour reprendre une célébre formule du Général de Gaulle, et où nos philosophes conseillaient les puissants de ce monde. Ce "monde" étant l'Europe -et point final de la "civilisation"!

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10 avril 2012

Le Livre de la Sagesse (4/5-A)

Le Livre de la Sagesse (4/5-A)

 

The Book est l'avant-dernier livre (rédigé) d'Alan Watts. Mis à part In my own way (et "Tao", inachevé, publié à titre posthume), il ne publiera plus rien. (Il avait interdit que ses enregistrements radio ou télé soit retranscrits de son vivant).

Alan Watts ne tardera d'ailleurs pas à prendre les dispositions nécessaires au sujet de la répartition de ses biens comme de ses droits d'auteur, entre ses femmes, enfants et petits-enfants.

Il sait déjà que "son temps est compté". Il fera bien un séjour en hôpital, mais, au bout du compte jugera que le jeu (de se soigner) n'en vaut pas la chandelle. Il reprendra ses habitudes (dont celle d'alcool) comme si de rien n'était et se mettra à beaucoup voyager en Europe et en Asie. Voyages éclairs le plus souvent, accompagnés de quelques amis qui demeurent très avares de souvenirs.

Détails "people" : chaque épouse reçoit les droits correspondants aux livres écrits au cours du temps de leur mariage - une femme prétendra indument avoir eu un enfant de lui, mais un détective privé se chargera d'établir l'infondé de ses allégations - à examiner cet "aspect du dossier", on peut découvrir que ses enfants et petits-enfants furent soigneusement tenus à l'écart des frasques de leur père ou grand-père - on dit même que l'une de ses filles ne savaient pas que son père était célèbre ! - toutes les décisions seront scrupuleusement respectées par la famille, puis prorogées.

 

&

 

Ce tabou, qui, en résumé, nous fait penser que nous sommes un ego, séparé à l'intérieur d'un corps lui-même séparé -et en conflit- avec son environnement physique, lui-même séparé d'avec le "divin" et/ou le fin mot de l'histoire de notre propre existence.

Je voudrais reposer la question à l'inverse de ce qu'elle parait être posée dans ce Livre :

Non plus envisager ce qui nous empêche mais ce qui nous CONTRAINT.

(Accessoirement, ça revient à se demander aussi, implicitement, si nous ne serions pas beaucoup plus "pré-déterminé" que "déterminé", que ce soit génétiquement ou linguistiquement. Puisque aussi bien, un musicien quoique "déterminé" par do-ré-mi-fa-sol-la-si-do et ses intervalles, etc. est LIBRE d'en faire ce qu'il veut. (De grandioses opéras ou, tel John Cage, monter sur scène nous jouer des silences, et en rester là!)

N'était-ce pas André Gide, sur un tout autre sujet, qui notait pour ainsi dire :

"il y faut, mais il y a beaucoup de comme il plaira"?

Watts utilisa largement les théories de la perception des formes, et je vais commencer par là.

L'une des "lois" de ces théories consiste à distinguer "la bonne forme", laquelle est souvent idéologique. Loi de perception, elle l'est aussi du phénomène de projection, d'une perception élective, d'un choix pourrait-on dire... si nous ne savions d'avance que ce "choix" est lui-même déterminé... ou "pré-déterminé"... ou métaphysique d'une certaine manière.

Le vase de Rubin, qui peut aussi bien représenter un calice que deux amoureux sur le point de s'embrasser, servira plusieurs fois pour rendre sensible que le "fond" et la "forme" s'engendrent mutuellement.

C'est ce que je me propose d'examiner au long des pages qui suivront, portant sur l'Inculturation et la Spontanéité. (Ou mettons, provisoirement, "religion" et "nature".)

 

&

 

Il n'est pas inutile, auparavant, de rapporter qu'Alan Watts, dans l'une des dernières pages du Livre, nous dit (quoique nous puissions penser par ailleurs de sa logique et de ses discours) que nous devons continuer de respecter Aristote en ce qu'il nous rappelle que la raison et le but de l'action, son objectif est toujours la contemplation - connaître et être plutôt que chercher et devenir. (the goal of action is always contemplation knowing and being rather than seeking and becoming).

L'homme moderne se demande surtout "que faire?" et "ça rapporte combien ?".

Chez l’égoïste (selon nos normes en vigueur), il est difficile de discerner laquelle des deux questions est première ; dans le cas de l'altruiste (selon nos normes), la seconde question se transforme en "ça coûtera combien ?).

Dans un cas comme dans l'autre, il n'est pas demandé si la dite action apportera un bonheur réel ou une aide quelconque en termes de joie de vivre. On va encore m'accuser de mesquinerie : je conserve le souvenir écoeuré des toutes ces femmes et enfants qui moururent de "l'aide" reçue.

 

 

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