Son oeuvre a connu un zone d’ombre, un purgatoire d’écrivain à l’exception de Bouddhisme zen, régulièrement réédité depuis 1960. La plupart de ses réflexions critiques, de ses études en philosophies comparées comme de ses présentations innovantes purent apparaître devenues sans objet : la Contre-Culture Américaine s’était fondue dans le mouvement New-Age, le Développement du Potentiel Humain et autres “néo-thérapies” ; les Églises Chrétiennes, semblât, s’étaient engagées dans une démarche oecuménique pleine de promesses, et assorti d’un renouveau liturgique très visible (Vatican II - 1962-1965) ; le Bouddhisme avait produit son effet de mode et le Zen était devenu un excellent argument publicitaire en divers domaines.
Force est aujourd’hui de constater que l’Église Romaine n’a pas beaucoup changé, que les “églises” bouddhiques sont loin d’être à l’abri des méfaits supposés ou avérés que l’on aurait voulu croire l’exclusivité du monothéisme occidental. Les préoccupations écologiques demeurent assez largement une fumisterie. En économie, les efforts dit de “développement durable” n’ont pas remédié à la détérioration des termes de l’échange économique entre pays riches et pays pauvres, ni aux guerres de prévention économique. En résumé, on avait un peu trop vite vendu la peau de l’ours...

Ses ouvrages conservent - à des titres divers(1) - toute leur importance, leur fraîcheur et leur actualité. Ils ne sont plus seulement des portes d’accès aux questions touchant les rapports Orient Occident ; ils sont des clefs pour la planétisation culturelle nécessaire au XXI°siècle. Alors que l’Inde et la Chine rappellent leur Puissance, Alan Watts peut nous aider à mieux nous comprendre “nous” afin de mieux les comprendre “eux”, et qu’à la mondialisation du commerce des marchandises terrestres corresponde un planétisation des esprits comme une bonne aperception de notre place humaine au sein de cette écologie planétaire. Et, face à l’American way of life en passe de devenir la World way of life, la critique qu’en fait Alan Watts et l’Art de vivre qu’il propose en devient d’une urgence dramatique en regard de ce terrible constat qu’une bonne moitié de l’humanité au moins en est exclue. “Plus les riches s’enrichissent et plus les pauvres s’appauvrissent” est un lieu commun qui a peu de chance de disparaître dans les prochaines décennies, cependant que les atteintes à l’environnement ne sauraient baisser de beaucoup. En résumé : outre que le “progrès” est loin d’être équitable et solidaire pour tous les humains de la planète Terre, il se révèle de plus en plus nocif pour ceux-là même à qui il était supposé bénéficier - et, sur ce point-là, “riches et pauvres” confondus.
Il est peut-être temps de préparer le retour des enfants-fleurs, leurs chants et leurs rires s’alternant au silence des méditants.
Il est également temps de bien voir que l’Orient et l’Occident ne se sont nullement rapprochés ; et que les valeurs orientales de portée pourtant universelle nous demeurent étrangères. Nous leur préférons ses folklores et ses fanfreluches - tant mentales que vestimentaires -quand ce n’est que nous considérons comme “si typiquement oriental” ce qui n’est en réalité qu’une résultante de l’empreinte de l’impérialisme colonial. Réciproquement, l’américanisation architecturale et routière de certaines villes et régions côtières de la Chine, ou la puissance économique de Singapour par exemple, ne constituent qu’une réalité d’abord journalistique. Mais, dans certains de ces “gratte-ciels”, et jusque dans les couloirs des états-majors militaires, diverses écoles “néo” néo-confucéennes(2) ou taoïstes prospèrent, avec l’accord du Pouvoir en place. Enfin, un point d’évidence n’est pas assez souligné, me semble-t-il : si certaines valeurs orientales sont universelles, elles sont également occidentales. Autrement dit, c’est dans l’approfondissement des racines de notre propre héritage que peut se comprendre celui d’Orient. Et, l’une de ces racines communes les plus fortes est terrienne, notre appartenance commune à une même planète en dépit de ses différences locales. Ces dernières tendent d’ailleurs à s’estomper sur tous les plans : faune et flore, épidemiologique aussi. L’import-export, tout au long du XX° Siècle, a été un processus d’accélération et de débordement de l’échange des seules valeurs marchandes. Nous importons exportons des bactéries, des plantes, des animaux, des humains autant que des idéologies ou des religions. Nous exportâmes, naguère, l’alcool chez les peaux-rouges américains, mais en importons désormais tous les dérivés du cannabis ou de l’opium. Nous eûmes jadis nos croisés chrétiens et nous découvrons aujourd’hui le djihad islamiste. L’Europe voulut évangéliser ou soviétiser le monde ; le Bouddhisme et l’Islam propagent désormais leurs divers messages au monde entier. Au plan général, ces questions ne peuvent plus rester l’apanage de cercles intellectuels plus ou moins restreints. Au plan local ou particulier, en chacun de nous, en chacun par rapport à son groupe, de son groupe par rapport à celui du voisin tout comme leurs relations différenciées à l’ensemble planétaire, ces questions sont appelées à devenir populaires. Populaire au sens où est entendue l’expression d’Astronomie Populaire. J’y  reviens dans un instant...

 

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À définir le jour par absence de nuit, le Bouddha a bien défini le Bonheur par la “Cessation de la Souffrance”. Pourtant, de son Enseignement, comme des diverses doctrines bouddhistes, il est généralement retenu l’expression de “voies de libération”.

Selon ce Philosophe en liberté, la question de se changer soi-même tout comme celle de changer le monde est hors de propos, “irrelevent” comme disent les juristes anglo-saxons lors de procès. Car, si la folie des idéologies prétendant changer la vie n’est plus à démontrer, la part de chacun qui veut changer sa nature propre est également vaine et vouée à la faillite. “L’illumination, disait-il, c’est d’abord la liberté d’accepter le raté que l’on est… En dehors de cette acceptation, toute tentative de discipline morale ou spirituelle demeure le combat stérile d’un esprit scindé et de mauvaise foi.(3) ”

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Alan Watts est le seul auteur (à succès) qui ait véritablement formulé les problèmes que posent les rapports Orient Occident, et ceux de cet œcuménisme total auquel il aspirait tellement - un oecuménisme s’incluant lui-même tout logiquement et naturellement dans une écologie globale.

Il était entré très tôt en contact avec la pensée orientale, tout en ayant une excellente formation théologique et philosophique. Et ensuite, pendant trois ans, il a pu se frotter directement au Zen, en vivant dans l’intimité du Vénérable Sokei-an Sasaki, fondateur du Zen Institute of America,   comme dans celle de sa propre belle-mère,
Ruth Fuller Sasaki -elle même spécialiste du Rinzai. 

Son oeuvre a connu une zone d’ombre, un purgatoire d’écrivain à l’exception de Bouddhisme zen, régulièrement re-édité depuis 1960. La plupart de ses réflexions critiques, de ses études en philosophies comparées comme de ses présentations innovantes purent apparaitre devenues sans objet : la Contre-CultureContre-Culture Américaine s’était fondue dans le mouvement New Age, le Développement du Potentiel Humain et autres “néo-thérapies” ; les Églises Chrétiennes, sembla-t-il, s’étaient engagées dans une démarche oecuménique pleine de promesses, et assorti d’un renouveau liturgique très visible (Vatican II - 1962-1965) ; le Bouddhisme avait produit son effet de mode et le Zen était devenu un excellent argument publicitaire en divers domaines. Mais, des maitres authentiques étaient venus d’Orient et avaient assuré une certaine (réelle) transmission, etc.
Force est aujourd’hui de constater que l’Église Romaine n’a pas beaucoup changé, que les “églises” bouddhiques sont loin d’être à l’abri des méfaits supposés ou avérés que l’on aurait voulu croire l’exclusivité du monothéisme occidental. Les préoccupations écologiques demeurent assez largement une fumisterie. En économie, les efforts dits de “développement durable” n’ont pas remédié à la détérioration des termes de l’échange économique entre pays riches et pays pauvres.

 

Avant de faire valoir ce que j’entends par “taoïsme écologique”, j’ai ainsi tenu à présenter quelques pièces du dossier de sa vie et de son oeuvre telles qu’il est actuellement permis de les relire et d’en faire bon usage.

La philosophie dont il sera question ici se voudrait donc le reflet populaire de cette Philosophia Perennis dont on pourrait peut-être dire qu’Alan Watts fut un animateur et bateleur, un shaman et grand prêtre californien - mais “populaire” au sens où Flammarion écrivit une Astronomie Populaire (1880) qui conserve toute sa valeur et sa fraicheur. Et qui, du reste, constitue une excellente base pour aborder et saisir le caractère révolutionnaire de “choses” comme la vulgarisation de la physique quantique. Comprendre l’utilité pratique de cette Tradition –et la diffuser dans la Culture du XXI° Siècle, en faire la divulgation plus que la vulgarisation -, c’est assimiler la “transversalité” de son oeuvre, d’une part au sens d’interdisciplinarité et d’autre part de translittération de concepts orientaux en Occident et de concepts occidentaux en Orient. Or, c’est bien la vulgarisation de cette “transversalité” qui représente l’intérêt majeur des réflexions d’Alan Watts. Peut-être est-il permis de faire un autre rapprochement entre l’Astronomie Populaire et une anthropologie philosophique qui deviendrait vraiment populaire : quand un astronome amateur et un savant regardent vers le ciel un phénomène quelconque, ils regardent dans la même direction. Observation à l’oeil nu, à la jumelle, avec une petite lunette ou avec un télescope géant, il peut y avoir une différence considérable de niveaux d’observation mais il y a le partage d’une même orientation vers un même objet de la recherche. Dans les diverses sciences humaines et les philosophies entre elles, l’homme de la rue et le spécialiste ne parlent jamais de la même chose. Et, personne ne parait savoir de quelle “planète”, ni de quel “humanité” il est question...

Alan ne fut pas seulement un “précurseur”. Même noyé en “génial précurseur”, cette appréciation est insuffisante à rendre compte de la démarche intérieure tout comme d’ailleurs de son message réel. C’est bien sûr affaire de gout, je n’apprécie pas beaucoup plus l’image de « jeteur de ponts » entre les traditions : après un brin de causette avec celui d’à côté ou d’en face, on revient sur les positions de sa propre rive. C’est même ce à quoi se réduit l’oecuménisme comme le dialogue interreligieux de ces dernières années (World Parliament of Religions, alias “World’s Religions Congres, et Unesco exceptés - dont on peut regretter que les travaux comme les actions sont bien loin d’être populaires(4) ).
La démarche que je voudrais faire valoir est sa volonté de populariser la Tradition et de le faire par des méthodes que l’on qualifie désormais, selon les angles de vue, de “complexes”, “transversales”, “comparatistes” ou “transdisciplinairestransdisciplinaires”. Il fut un précurseur dans la popularisation de divers thèmes liturgiques, de théologie mystique, de psychologie moderne, d’indologie ou de sinologie.Ses assertions gardent leur valeur, peuvent servir de « cours introductif » dans ces divers domaines, et chacun selon son inclinaison peut en tirer parti en allant plus loin dans sa pratique religieuse, psychothérapeutique, yoguique ou taoïste. Ce faisant, le message de la Tradition risque de se perdre au profit d’une abondance d’informations sur les formes d’enveloppe qu’il peut prendre. D’où la nécessité d’un retour à l’essentiel par l’accord minima sur l’usage d’une méditation sans “objet”...

A le dire en termes non techniques, le parcours d’Alan Watts pourrait s’exprimer ainsi : Chercher la Paix mondiale ne peut se faire sans la paix entre nations - la paix entre nations ne peut se faire sans compréhension bienveillante de sa propre culture - toute culture se pose par rapport à la nature et tout ce qui est « autre » que son « moi-je », à commencer par la culture de « l’autre » en tant qu’autre « moi-je » que le mien – moi et l’autre nous sommes en quête d’harmonie avec la nature et les autres vivants, donc de paix avec soi-même aussi bien qu’avec le monde. Et réciproquement. Ce refus de la « réciproque du vrai » est sans doute le plus grand obstacle épistémologique à la Paix intérieure comme à la Paix mondiale(5) .

Dit plus crument : si le Grand Tao est chinois, il ne saurait être universel ; s’il est universel, il ne saurait être chinois. L’étude de quelques concepts « taoïstes » n’a d’importance « populaire » qu’en ce qu’ils sont l’occasion de redécouvrir des réalités et des modes d’approche du Réel que l’Occident a oublié ou négligé depuis l’apparition du Monde dit “Moderne”.