A lire ou relire ce livre un peu particulier d'Alan Watts, on pourra constater qu'il n'y est nulle part question de Diogène, ni son alter-ego embourgeoisé que fut Socrate ; mais je me réserve le droit d'y revenir pourtant, en raison de ce détail qui a toute la vraisemblance d'être un fait historique : l'Empereur obtempérera à la demande du philosophe de s'écarter et de le laisser se réchauffer aux rayons du Soleil. De même que l'un des privilèges des grands lettrés chinois, à certaines époques, était le droit de remontrance à l'Empereur. Droit, qui, à certaines autres époques, pouvait devenir un redoutable devoir se concluant d'une décapitation. C'est un point intéressant. A ma connaissance, pour la période contemporaine, en France, je vois guère que le Général de Gaulle énonçant, au sujet de J-P Sartre : "On n'arrête pas un philosophe". Cette assertion, de nos jours, tomberait à plat : aucune voix ne se fait entendre qui ne soit courtisane. J'en ai bien peur. Mais, je ne demande qu'à être détrompé...

Et, d'autre part, -on finira par croire que j'ai quelque chose contre les traducteurs, ce qui n'est pas le cas ; c'est une façon facile comme une autre d'exprimer mon point de vue- qu'il n'est pas question de Sagesse non plus. Alors que des titres tels que "L’Identité Suprême", "Face à Dieu" et "Être Dieu" rendent parfaitement la différence de leurs deux contenus.

Au reste, tant qu'à rapporter ici ce qui me passe par la tête en ouvrant cet ouvrage, pourquoi ne rappellerais-je pas ce que j'ai dit précédemment sur l'identification que produisaient sur moi la lecture attentive des aventures de d'Artagnan et le talent d'Alexandre Dumas. J'en oubliais mon corps, comme mes mains tenant le roman et la texture assez rugueuse des couvertures de la Bibliothèque Verte, lesquelles ne deviendront lisses que quelques années plus tard. L'intérêt de cette remarque étant que sur le moment (lorsque je lisais) je chevauchais au grand galop ou tirais l'épée avec l'adresse fameuse de ce mousquetaire, mais que mon corps, en ses terminaisons tactiles se souvient d'une différence de "toucher" entre les premiers volumes de la collection de la Bibliothèque Verte. Sur ces points, à propos desquels je donne des impressions avant toute allusion au texte lui-même, j'ai grand envie -qui peut être injustifiée en raison- de préciser que Le Livre fait partie des trois ouvrages qui inspirèrent mon article sur "lire Alan Watts" et sa présentation de la Sagesse de la même manière qu'il est possible de lire Alexandre Dumas et son évocation du célèbre bretteur, postulant de devenir mousquetaire du Roi Louis XIII à l'instar de ses trois compagnons d'armes1.

Chronologiquement :

La Signification du Bonheur, comparant psychologie moderne et anciennes sagesses orientales, envisageant le Bonheur comme l'Acceptation en soi d'un microcosme dont le macrocosme serait Dieu lui-même, quelle que soit la conception dogmatique que l'on en a.

Le Livre de la Sagesse, analysant les divers facteurs qui nous interdisent d'accéder à la véritable Connaissance de "Cela" que nous sommes.

Le Tao (the watercourse way), la voie sur laquelle pour pourrions laisser nos pas se (faire) porter.

qui résument les étapes comme la substance de la philosophie d'Alan Watts.

De par leur éloquence, leur caractère de résumé, ou peut-être la force de conviction (en réalité, je ne sais vraiment pas pourquoi), ces trois ouvrages résument bien l'ensemble de l’œuvre et séduisent...fascinent et identifient au sens où d'Artagnan peut séduire un enfant.

Mais, une fois le livre refermé, on retourne aux mêmes questions qu'auparavant :

Pourquoi ne suis-je pas heureux ?

Pourquoi ne sais-je pas qui je suis ?

Pourquoi ne suis-je en marche (ou "coulant") avec, sur, dans La Voie ?

 

Cet aspect de séduction, plus que de démonstration et -encore moins- de réalisation en soi-même de la chose dite, a souvent été reproché à Watts2. Pour sa part, il disait lui-même tenter de faire appel à l'intuition & la sensation de ses lecteurs. Donner à éprouver plus qu'à prouver...

 

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(Chap. 1)

Les moins de vingt ans de nos jours d'aujourd'hui sont parfaitement au courant de ce qu'il y a à savoir au sujet d'une relation sexuelle. Il n'est plus besoin de leur faire un dessin comme cela se faisait jadis en diverses contrées extra-européennes. (Il n'y avait pas que des dessins. Il y avait aussi des mimes et des danses. Là, ex abrupto, il ne me vient à l'esprit que le barata-natyam (qui avant que le colonialisme et puritanisme britannique ne passe par là s'effectuait nu) ou les danses de touaregs fêtant un mariage : avant de le consommer, les jeunes mariés sont conviés à danser et mimer très explicitement (quoique habillés) -devant les jeunes gens et jeunes filles pré pubères- ce qu'ils vont faire ensuite dans le privé. On peut retrouver de telles "danses & mimes" dans de nombreuses tribus africaines. Pour le XX° siècle, il faut bien sûr mentionner le rock'n'roll et toutes ses variantes, ainsi bien sûr que les danses de tango ou dérivées, la salsa, etc.

Ces danses sont généralement rigoureusement codifiées pour garder leur caractère d'initiation et écarter tout risque de dérapage vers l'orgie collective.

Mais laissons cet aspect d'un interdit, qui, néanmoins, pouvait avoir ses révélations pédagogiques ou initiatiques... sur le caractère sacré de la sexualité.)

 

Ce n'était pas le sujet du Livre...

... qui serait plutôt une tentative de traduire en langage admissible pour l'homme actuel une conception de la vie "bonne" et de la "bonne vie" des traditions anciennes, qui lui soit authentiquement une vision nouvelle du monde et de la place qu'il y occupe. Une vision et une expérience de soi-même au monde, et non pas de nouvelles idées, doctrines ou vagues croyances inutilisables dans le concret de chaque jour.

Une intuition qui puisse dépasser le divin jeu de cache-cache qu'est l'existence d'un "je".

Le Livre qu'Alan voudrait glisser sous l'oreiller de ses enfants n'aurait aucun but moral, ni projet, ni obligation, ni culpabilité de ne pouvoir les réaliser, mais révèlerait le dessous des cartes et/ou le manque d'information de première main permettant d'ouvrir son esprit à la possibilité que l'ego, le "je", serait tel un œuf dont l'oiseau serait le Soi libéré. Libre de la coquille d'un ego qui emprisonne, de la cloison du deux, du dehors et du dedans, du dessus et du dessous, de blanc et du noir, de la forme et du fond, etc. dans l'Unité3 tout entière : le Soi identique de soi-même et du monde (naturel et universel).

 

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La majeure partie du chapitre 2 (portant sur le jeu du noir-et-blanc) utilise un jargon qui m'est assez étranger ; je dois avouer mon incapacité d'en reprendre le fil conducteur.

L'expérience de la méditation permet cependant d'en comprendre intuitivement la signification : une chose n'est différente d'une autre qu'en ce qu'elles sont inséparables.

Quand on entre en méditation, on tente "d'être" simplement là, tel que l'on "est". Au vrai, on tente qu'il n'y ait plus que la sensation de vivre et on découvre tout un tas d'éléments disparates qui vont et viennent dans tous les sens. On se demande pourquoi. On y voudrait une cause, afin de la supprimer ou à défaut de la contrôler. On ignore que "entrer" en méditation revient à "entrer" dans une zone de sa vie où il n'existe plus de différences, en ce que celles-ci sont vues dans leur inséparabilité, leur insécabilité, leur relation intrinsèque ou encore, osons le terme : leur unité. Unité qui peut faire peur et donner l'impression d'un néant puisqu'il n'y a plus de conscience de soi, ni d'aucun objet de conscience. C'est le total "lâcher prise" dont traitent certains manuels. Il n'y a même plus sensation de bonheur ou de paix. Il n'y a plus personne pour constater cette dite "sensation" qui l'on suppose de paix, de bonheur, de complétude, d'éternité.

Pour ma part, la seule chose que j'ai pu constater, à posteriori, est de me sentir en pleine forme et, -bof!-, comme un peu plus "optimiste" que juste avant... que ce "juste avant" ait eu lieu (selon l'horloge) une, deux ou trois minutes... ou plusieurs heures auparavant ! (Nota : c'est à ça qu'il est fait allusion quand -du Zhuangzi- on mentionne l'expérience du cuisinier Ting.) Il s'agit de deux mondes étrangers l'un à l'autre. Quand le philosophe en parle, il renvoit aux limites du langage comme moyen de saisir la réalité des choses. En réalité, ce sont les six sens (les cinq sens "physiques" + le "mental" & le langage comme toute représentation4 et toute perception du fonctionnement de celui-ci) tronquent la perception et l'aperception du Réel aussi bien qu'ils en indiquent les objets multiples.

Dans ce chapitre, Alan traite plutôt de diverses choses qui nous empêche de vivre en méditation permanente, dans la contemplation permanente du Sage.

Alan Watts nous y fait même retomber en plein problème de langage, en affirmant que l'Attention est une perception rétrécie. Je suis prêt à parier que tous ceux qui lisent ont une idée positive de l'attention, comme valeur par elle-même autant qu'au titre d'instrument ascétique. (Certains livres sur Vipassana n'ont que ce mot au bout de leurs plumes : Attention !)

Mais, Alan Watts dans cet ouvrage est supposé s'adresser à des enfants ou à de tous jeunes petits d'Homme, qui n'ont pas encore pratiquer l'amour avec le Monde - qui n'ont pas fait l'amour avec le Monde ! Ou, si on veut, qui croit encore que ce que l'on appelle "faire l'amour" consiste dans l'intromission d'un pénis dans un vagin, une bouche ou un anus. Des trucs dans ce gout là. Et point barre !

Ce qui revient à explorer la vie comme une pièce sombre à l'aide d'une lampe de poche au faisceau très étroit, en une succession de réalités parcellaires s'ajoutant les unes aux autres dans leur disparité plus que leur association indissoluble, qu'il s'agisse d'objets, d'événements, de causes, d'effets et autres facteurs pouvant être qualifiés d'éléments de la réalité ou d'objets composant "le monde".

La manière dont on prête attention aux choses diffère d'une culture à l'autre. Et la capacité de remarquer les nuances et les variations d'une même chose diffère d'une culture à l'autre, d'un individu à l'autre. Comme exemple, Watts mentionne la variété des mots qu'utilisent les eskimos pour désigner la neige, alors que les amérindiens n'ont qu'un seul mot pour désigner ce qui tombe du ciel et qui est froid, qu'il s'agisse de pluie, grêle ou neige. Watts donne quelques explications sur cette façon sélective (tel le faisceau d'une lampe électrique) de regarder et de nommer la variété des objets de notre perception (& conscience du monde). Ce qui revient à exprimer la difficulté de nos consciences à vivre selon les rythmes du Monde...

...enfin, par voie de conséquence directe à nous faire une image contrefaite du "je", du "dieu", du monde et de leurs intimes relations.

 

Autrement dit, nous laisser bluffer par le jeu des apparences.

 

 

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1Au début de leurs aventures communes, d'Artagnan n'est pas lui-même mousquetaire.

2Faisant trop souvent oublier les réels apports novateurs, quoique "traditionnels", d'Alan Watts en théologie, en psychologie ou dans l'approche du Chan/Zen dont la mode actuelle semble (sociologiquement parlant) convaincre surtout les hommes (en raison d'une apparence "martiale" ?), bien qu'il soit -en fait plein de tendresse, emprunt même d'une sorte de douceur "fleur bleu" que dissimulent ou font oublier les "coups de gueule ou ...de bâton" des Maîtres.

3Ou "Conscience Cosmique".

4"nama-rupa