Arc-en-Ciel 1/2

Alan Watts a souvent dit d'une manière ou d'une autre que nous concevons habituellement toute limite comme séparation par "choix" culturel ; nous pourrions aussi bien juger que toute limite relie plus qu'elle ne sépare. La peau de notre corps limite sa différence d'avec l'air environnante mais nous y unit. La peau est poreuse et fragile. Sinon, nous pourrions sans dommage nous baigner dans du gas-oil comme dans de l'eau claire (s'il en reste!). Notre peau est la forme de notre corps dans l'air ambiant, ou dans l'eau, le feu, les végétaux eux-mêmes (allez donc vous plonger dans un bosquet de ronces!) ou le métal (d'une automobile classique, par exemple, quand on oublie de traverser dans les clous et qu'on se retrouve à l'hôpital!).

Nous avons une logique d'exclusion plutôt que d'inclusion.

 

Une anecdote au passage : je me souviens avoir lu le compte-rendu d'un missionnaire catholique, dans une petite tribu vivant aux confins du Bhoutan, de l'Inde et de la Birmanie (tout au nord-est de la carte de l'Inde, si vous voulez à peu près situer), expliquant l'impossibilité dans lequel il se trouvait d'expliquer à ses nouvelles ouailles le dogme de l'Immaculée Conception : ils ne disposaient d'aucun mot pour désigner la "virginité", ni aucun mot pour désigner la "maternité" (comme résultat de l'intervention d'un père identifiable)*. Si ma mémoire ne me trahit pas, ils conclurent des explications -pour eux bien alambiquées- du missionnaire que la Vierge Marie était une magicienne ayant une sorte de théâtre à l’intérieur de son ventre : on écarte les rideaux et -hop!- Marie & Joseph se retrouvent avec dans les bras un magnifique petit Jésus, dont Dieu leur a fait cadeau. Ma foi! Je dois dire que je trouve cette métaphore bien plus poétique que celle du bébé dans un chou-fleur ou par parthénogenèse....

*Nota : cette manière d'envisager la chose serait également courante dans de nombreuses tribus du Sud-Est chinois.

La variété des vocabulaires "locaux" peut aller beaucoup plus loin que le mot "neige" selon que l'on est esquimau ou amérindien, mentionnée dans The Book. Les expériences de vie, dont de "vie religieuse", ne sont pas toujours transmissibles, voire seulement traduisibles, d'une culture à l'autre. Et, c'est l'une de toute première idée du Livre que j'ai rapportée ici : Nous explorons les ombres de la vie avec le mince éclairage d'une lampe de poche, faisant succéder nos perceptions (et, au bout du compte nos aperceptions - notre savoir tout entier) de manière disparate et fractionnelle. Nous expérimentons une aperception de nous-mêmes comme nous expérimentons une perception des objets externes -et nous les expérimentons à la vas-comme-je-te-pousse de nos désirs comme à hue et à dia de nos émotions.

 

Je n'oserai l'affirmer, mais il me semble que le phénomène de l'arc-en-ciel est l'un des rares, voire le seul "objet" global que l'ego puisse percevoir en tant qu'ego séparé. Je suppose, sans l'affirmer, que c'est la raison qui explique le caractère quasi sacré, en tout cas symbolique ou religieux, attaché à l'arc-en-ciel.

 

Il devrait me permettre de sortir de l'impasse où mes réflexions me menaient. (Mon erreur ayant été de me fier au souvenir d'avoir "bien rigolé" en lisant Le Livre de la Sagesse en français. En réalité, je ne l'avais pas lu avec suffisamment d'attention. Et, par exemple, je ne m'étais pas aperçu que cet ouvrage est sans doute le seul et unique livre directement et explicitement libertaire et antipolitique qu'il ait rédigé. L'aide humanitaire, à plus forte raison "l'intervention" humanitaire, n'étaient pas encore d'usage courant : leur nocivité est directement mise en cause dans Le Livre. J'entends "sans faire appel à la différence Société Traditionnelle-Société Moderniste"1.)

Avec ces mots qui viennent fractionner le Réel2, qu'avons-nous déjà relevé ?

- que tenter d'entrer en "méditation", c'est tenter d'être là, tel que l'on est, sans esprit de devenir, sans arrière pensée d’Être autrement ; seulement d'être en présence de soi-même... quelque soit le contenu référé par ce "soi-même"3.

- le "double-bind" comme premier facteur actif de notre Ignorance du Soi cosmique4.

- que l'exemple type et quasi générique est «Sois sincèrement toi-même comme tout le monde!», qui est à double niveau //«sois sincèrement toi-même»// qui est en une double-injonction contraire : ce "Sois" signifie en fait "Agis" ou "comportes-toi" (ne serait-on pas en droit de ne rien manifester, de n'avoir aucun comportement repérable, de demeurer anonyme au milieu des autres ou "en repos" dans l'isolement.... comme en méditation et sans rien faire ?)

J'ai eu un oncle, pas très scientifique ni littéraire, qui disait "bouges-toi!", généralement associé à "tu veux du bœuf, je te ferai manger du cochon!"...

Nous ne sommes pas loin du //«comme tout le monde»// car la norme sociale vient indiquer ce qu'un bon "soi-même" (bon citoyen ou bon fidèle d'une religion) doit faire et ne pas faire...

"pour son bien"... la société civile et/ou religieuse ne peut vouloir que le bien de ses membres, n'est-ce pas ?

 

Bien entendu, lorsque Alan Watts nous dit que la religion consiste à éplucher les patates en pensant à Dieu (ou en "offrant" sa peine à Dieu) alors que le Chan/Zen consiste à se contenter de les éplucher dans l'instant de chaque pelure, il peut être bon de savoir que ce Dieu peut être l'argent, le pouvoir, l'érotisme, la réussite sociale, les honneurs, etc. aussi bien que le Père Éternel. Cette idée de Dieu, en tant que valeur suprême, est de l'ordre de ce "comme tout le monde".

- si la forme et le fond s'engendre mutuellement, il peut être utile de savoir que l'on ne peut être "soi" (la forme) qu'en fonction du fond (la société des "comme tout le monde") au niveau mental.

- les divers problèmes d'acculturation et d'inculturation, comme ceux du bourrage de crane, apparaissent alors. Il est bon de connaître ses propres racines, au niveau des contraintes directes policières ou psychiatriques, comme au niveau des "double-bind" beaucoup plus cachées et/ou inconscientes.

- servam annam, tout est nourriture, vaut à tous les niveaux, plans, aspects de ce "soi-même" comme de ce "comme tout le monde"5. Nourriture du corps, des émotions, des ratiocinations.

- nous envisageons "les choses" séparément mais néanmoins comme de même "substance"!

 

Mais, j'y reviendrai car j'ai insensiblement fait varier l'acception des notions utilisées.

Est-ce l'impasse ? Au moins, que je me sois perdu en cours de route ? Probable...

Le point soulevé au début étant la perception de deux formes et de deux fonds, chaque noir-blanc et chaque blanc-noir indiquant deux choses différente selon son coup d’œil : un vase ou deux visages nez à nez, pouvant donner lieu à des projections différentes : par exemple, l'amoureux qui "voit" des lèvres s'approchant pour un baiser et le prêtre qui y "voit" le calice du rituel & sacrement de son sacerdoce.

 

 

 

1-Dans mon essai sur Watts (et un essai n'est pas un traité), j'avais cité la célèbre phrase de Thoreau « De tout cœur, j'accepte la devise "Le gouvernement le meilleur est celui qui gouverne le moins" » parce-que tous les amis de Watts le pensaient et l'utilisaient pour la question raciale, la guerre du Vietnam comme dans le mouvement psychédélique. Toutefois, -à prendre avec réserve-, dans Le Livre, Watts se réfère nommément à Thoreau pour le première fois.

2Pour paraphraser Laozi (35), le Tao devient fade et sans saveur, on le regarde mais on ne le voit pas, on l'écoute mais on ne l'entend pas... nos cinq sens ne nous permettent plus de percevoir et d'avoir l’intuition directe de l'ensemble de ce panier sémantique contenant des mots tels que Réel, Soi cosmique, Dieu, etc. mais évitant (ici) d'en donner une quelconque quiddité.

3Pour simplifier, à l'usage des connaisseurs : pratyahara et dharana ne sont pas Dhyâna, ni Samadhi -étant toutefois entendu que les huit branches sont parties d'un même arbre qui pousse simultanément de toutes parts... en absence d'un obstacle ou d'un coup de vent venant casser telle ramification et obligeant à une nouvelle harmonie (et/ou homéostasie) de l'ensemble.

4J'évite, ici, "double-contrainte", car dans la "névrose expérimentale" deux stimuli de force égale et opposée peuvent entrainer une sorte de catalepsie. Cette perception est directe, réelle et "correcte" quant aux stimuli. Dans le "double-bind" la perception est "incorrecte", inconsciente... ou "subconsciente" à la rigueur!

5Je ne puis résister au jeu de mots : comme tout le monde, dans un "monde" dont 95% des gens "normaux" vivraient à New-York et -voyageant- dépasseraient la statue de la Liberté pour se retrouver aussitôt dans le port de Shanghai!