Le Livre de la Sagesse (5/5-A)

 

Liens en français sur Alan Watts et sa philosophie, replacée dans un contexte "contre-culturel".

http://revolution-lente.coerrance.org/eloge-de-l-insecurite-alan-watts.php

http://jerryroad.over-blog.com/article-22410446.html

http://www.noosfere.org/caza/lettresouvertes/lettresouvertes_251_260.html

http://albertportail.info/spip.php?article231

http://agora.qc.ca/Dossiers/contre_culture

(Le gros avantage du Québec est que l'on peut y être spirituel mais anticlérical, ne pas être laïciste ni sectariste sans être accusé de fascisme, aimer la liberté sans être suspecté d'être de la bande à Bonnot. Une autre manière d'être...)

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自然

Le Dao est Ziran. Ziran implique wu-wei qui ouvre le coeur-esprit à la Conscience Cosmique.

Mais, qu'est-ce que le Dao et le Ziran ?

Comment Revenir à ce Ziran ?

La signification (le référent) de "Dao" est-il bien une spécificité chinoise, et donc une question d'altérité ; ou ne pourrait-il pas être une caractéristique de toute société et/ou sagesse anciennes par rapport au monde moderne ?

Sont des questions que l'on peut se poser... auxquelles je vais seulement suggérer quelques éléments de réponses.

 

Résumé des épisodes précédents :

En début d'ouvrage, Watts nous a dit que

- le Christianisme est devenu incroyablement difficile à expliquer, qu'il est conseillé d'imiter Jésus, mais qu'on n'explique pas toujours juste comment faire; on parle de grâce divine sans préciser comment l'obtenir, ni expliquer son rapport avec la sensation d'un "moi je", intrinsèquement associée à celle d'isolement, qui ne pourrait être élargie que par la conquête progressive et linéaire du monde extérieur. (Étant entendu que "moi je" doit commencer par maîtriser son corps, puisqu'il n'est pas son corps, ni l'environnement de son corps, ni la société dans laquelle il vit, ni même le temps de sa vie phénoménale.) Cette lutte d'un "moi je" et d'un "non-moi" complique son dualisme de la "double-contrainte", dont je me suis permis de souligner qu'elle n'est pas confondre avec la "névrose expérimentale"

a) dans cette dernière les stimuli de force égale mais opposée sont perçus en tant que tels. Ils sont en somme, au plan de l'action, de qu'est la perception de la forme et du fond au plan de la connaissance, lorsque celle-ci dépend de celui regarde.

b) dans la névrose expérimentale le traquenard cognitif est conscient, et, généralement, se dénoue par nos simples "a priori" culturels ou éducationnels ; dans la double-contrainte, les éléments du traquenard ne sont pas ou pas vraiment conscient, seule la souffrance ou l'inhibition provoquées par le traquenard le sont.

- nombre de "problèmes" réels ou supposés proviennent de ce un tabou qui nous empêcherait de connaitre qui nous sommes vraiment, en raison de notre perception comme de notre aperception du monde.

- qu'il se propose de lever ce tabou, mais qu'il vise plus de proposer une nouvelle perception qu'un nouveau système philosophique.

Pour ma part, -comme mes visiteurs ont pu le constater-, je me suis complètement perdu à vouloir expliquer ce qui est le résumé de toute une œuvre. Quand je l'avais lu dans sa traduction française, -survolé serait peut-être mieux dire-, j'avais beaucoup ri. Selon telle ou telle allusion, je repensais à tel ou tel autre de ses ouvrages et/ou des ouvrages qu'il recommandait à ses étudiants de lire. L'effet est effectivement hilarant : une sorte de chapelet d'idées égrainé à la vitesse grand V ou d'arguments délivrés en mitraille.

Considérablement ralenti par ma lecture en anglais, j'ai éprouvé l'impression d'être entré dans une pâtisserie fine, et affolé par le nombre des friandises offertes en matière d'idées, d'images, de concepts, de pratiques, de sensations. Je n'ai plus su où donner de la tête.

Il m'est rapidement apparu que je ne pouvais résumer toute une œuvre et CE DONT ELLE TRAITE sous prétexte de rendre compte d'un livre qui n'apporte rien de nouveau par rapport à cette même œuvre toute entière.

"mea culpa" ou "auto-critique", je dois solliciter que mes excuses soient agrées selon la formule la mieux recevable à vos yeux.

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Et, sans qu'il s'agisse d'un parti que j'ai délibérément pris, je suis allé voir aux alentours ce qui pourrait "contextualiser" ce 'The Book", ou permettre de tracer des "perspectives" pour le mieux relire.

Pour ma part, également, je suis perplexe d'avoir lu* qu'à Shanghai le sens de l'ego apparaissant de plus en plus (dans son caractère morbide, je suppose) et que la psychanalyse y prenait pied avec un succès sans cesse grandissant. Mais, parallèlement, que dans le secret de ce qui devait être de somptueux appartements particuliers se sont organisées quelques écoles néo-confucianistes se voulant revenir aux sources des écoles chinoises traditionnelles.

* N'est-ce pas Aldous Huxley qui mentionnait le cas d'une tribu peaux-rouge disposant de quatre mots différents pour dire "je sais" selon qu'on en a entendu parler, que l'on a rencontré un témoin direct et fiable, que l'on en est soi-même le témoin ou enfin que l'on est soi-même l'acteur ou la victime de l'événement que l'on rapporte ? Savoir pour l'avoir lu équivaut bien sûr à cet "entendu parler". Savoir le moins fiable, mais qui entre dans "l'information"...

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Peut-être avez-vous lu cette page dans laquelle je fais allusion à l'Immaculée Conception, dont le dogme (du simple point de vue de sa formulation) était totalement incompréhensible à cette tribu des confins indo-tibéto-birmains. A leurs oreilles, le caractère antinomique "d'immaculée" et de "conception" était inexistant, aucun des deux termes ne correspondant à une quelconque réalité de leur quotidien. Dans le Catholicisme comme en Islam, les dogmes de l'Immaculée Conception et de la Conception Virginale se superposent presque toujours, en dépit de quelques variations mineures au cours de l'histoire.

(Dans l'optique d'Alan Watts, "Immaculée Conception" signifierait plutôt quelque chose comme absence de toute conception générée par les illusions de la Maya, le jeu de "nama-rupa", les noms et les formes, les mots et images. Mais restons-en au sujet.)

Cette tribu, comme quelques autres dites primitives, ne voyait pas quel rapport il pourrait bien y avoir entre le fait de savourer les plaisirs de la chair et celui de voir la tribu s'agrandir d'un nouveau membre. C'est une difficulté d'inculturation du message chrétien ; c'est aussi une illustration des limites du langage.

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自然

Qu'est-ce qu'être "de soi-même ainsi" ? C'est, par exemple, quand vous tombez dans les escaliers, sans rien tenter et que vous arrivez intact à l'étage en dessous, ou quand vous tombez du haut d'un arbre et arrivez au sol sans même une égratignure, ou quand vous vous écartez de 10 cms de la trajectoire d'un bolide et n'êtes pas percuté, ou quand un objet très lourd va vous tombez sur le crane et que vous faites un pas de danse sur le côté. Ou encore, dans les rapports sexuels comme déjà dit dans Amour et Connaissance, quand vous laissez venir le plaisir au lieu de l'aller chercher. C'est toute chose qui se produit sans dommage et sans aucune intervention volontaire de l'ego.

François Billeter cite l'art du boucher Ding qui, dans le Zhuangzi explique à l'Empereur son adresse à découper un bœuf : «Mes sens n'interviennent plus, mon esprit agit comme il l'entend et suit de lui-même les linéaments du bœuf» p 16

Billeter poursuit :

«Cette abolition de l'objet va de pair avec celle du sujet» p 17

Il y définit l'expérience «substrat familier de nos activités conscientes, auquel nous ne prêtons normalement pas attention.» p 20

Le savoir ce qui «nait de la perception» p 25 et qui est loin des idées toutes faites. p 36

Montaigne, selon Clément Rosset et repris par François Billeter pensait que «si l'esprit dérape, c'est à cause de l'esprit lui-même, dès lors qu'il cesse de se laisser guider par le corps.» p 51

«Seuls les animaux savent agir selon le Ciel.» p 52

En disparaissant (=>en cessant de fonctionner selon ses propres lois) «la conscience ne peut être témoin de sa propre disparition.» p 61

Il nous dit aussi que les idées sont moins importantes que l'action qu'elles peuvent enclencher, la parole ne vaut que par le changement qu'elle provoque.

J'ai grand envie de déclarer que cet ouvrage -jusque p 81- est une excellente et merveilleuse introduction pour comprendre le sens de "Ziran", Spontanéité & de soi-même ainsi ; par là de la manière d'être à laquelle tend la vie en Chan/Zen.

Tout élément de l'univers nait de son contraire, que ce soit par alternance (jour & nuit, appuyer d'une jambe puis de l'autre pour faire avancer une bicyclette) ou par complémentarité (la demande & l'offre, le dominé et le dominant, l'acheteur & le vendeur, le voleur & le gendarme) ou par opposition nécessaire (un château de cartes ne tient qu'en raison de la force égale et opposée de chaque binôme de cartes, les arc-boutant de l'architecture gothique, etc.)

Toutes ces paires d'opposés qui vont ensemble sont innombrables.

Comme les chinois le disent : les diverses caractéristiques d'une situation s'engendrent mutuellement, comme le fond et la forme, pile et face d'une pièce de monnaie, œuf et poule, jour et nuit, homme et femme. Ce dernier cas est un peu spécial : psychologiquement, l'homme et la femme s'engendrent (ou se castrent) mutuellement, indépendamment de la production d'un petit humain. Je ne voudrais pas faire encore du mauvais esprit, mais il faut bien dire que de l'Immaculée Conception au viol, on peut tomber de haut, et, parfois, ne s'en jamais relever. Mais -bon d'accord!- ne mélangeons pas les problèmes...

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Le Livre se conclut en disant qu'être Cela -ou Dieu- ce n'est pas tenir le rôle du Soi mais jouer à être toutes les autres choses...(To come on like IT—to play at being God—is to play the Self as a role, which is just what it isn't. When IT plays, it plays at being everything else.)

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Je viens de passer cinq minutes à feuilleter Amour et Connaissance (Nature, Man and Woman), qu'Alan Watts avait publié une dizaine d'années plus tôt (et auquel il renvoit dans Le Livre). Je vais probablement passer beaucoup plus de temps à saisir ici qu'il s'agit d'une sorte de plaidoyer pour le bonheur de vivre, cependant que Le Livre serait plus un réquisitoire contre ce qui empêche notre joie de vivre. Le sujet est pourtant le même : l'introduction de Amour et Connaissance marque la différence entre les Sociétés Traditionnelles et le Monde Moderne, précise au passage que la véritable conscience est moins celle de ses objets que celle de la relation du sujet et de l'objet, que la science d'un logos "mot et pensée" présuppose qu'il y aurait un monde pré-existant à la découverte et l'observation que nous pouvons en faire, nous invite à l'extase qui nait avec la défaite de l'Ego, quand il s'évanouit avec les illusions dans lesquelles il se complaisait «Mais en s'évanouissant, il s'abandonne au vide même où resplendissent le soleil, la lune et les étoiles.»

Je laisse en cours de route la sexualité (tout en spécifiant au passage que la position d'accouplement qu'il indique est super-chouette, je puis en témoigner) pour en venir directement à sa conclusion qui résume tout son propos :

«...un chanteur accomplie ne chante pas un chant, il lui permet seulement de se chanter en quelque sorte lui-même pas sa voix, sans quoi il perdrait le rythme et forcerait le ton. L'écoulement de la vie se révèle de même comme un chant autonome où l'actif et le passif, l'intérieur et l'extérieur sont finalement identiques. L'homme gratifié d'une telle conversion de la perception retrouve alors sa vraie place dans la nature. C'est ce que sous-entendent les images du poème chinois :

Vivons

Dans les nuages blancs et la pourpre des bois.

Chantons tous ensemble

Les chants de la Grande Paix

(tr. P-H Gonthier)