Avec Gary Snyder

(Petite parenthèse liminaire : Épicurisme, hédonisme et stoïcisme ont un point commun : la préférence d'obéir à la nature, accompagnée éventuellement d'une révolte à l'égard de toute intervention institutionnelle, donc sociale, qu'elle soit politique, philosophique ou religieuse. Ce sont, en somme quoique à nuancer, trois "ascèses" et "religions" de la Nature. Trois manières d'être refusant toute idée de "normalité sociale", de conformité politique, de toute image d'homme "standard" – psychologiquement sain – qu'agréent seules les exigences économiques. Les théologies ou "para-théologies" de la plupart des religions justifient le meurtre du Prince, si celui-ci vient à désobéir d'évidence à la Nature. Ce qu'il y a de diabolique dans la totalité des terrorismes divers qui sévissent actuellement de par notre planète, c'est qu'ils ne font aucun mal aux "décideurs", au contraire, mais à des innocents sans défense ou aux biens de ceux-ci. Les terroristes sont pires que des hyènes – les pires des pires fauves en cruauté et gratuité de tuerie, jusqu'à ce H.et J. Lawick Goodall ne viennent les déclarer « innocents » de cette accusation courante. Inversement, je n'ai pas entendu dire, ni pu lire, que les responsables de Tchernobyl ou de Fukushima ait été fusillés. Je conserve un petit espoir pour ceux de Tianjin… )

Nota : Je suis pacifiste, mais réaliste ; et, devant un fauve en comportement1 d'attaque, je ne vois aucune autre solution que de tirer vite et au but. Ce n'est pas "hors-sujet"2. La spiritualité, la religion, le satori, et l'éveil ne sont pas des contes de fée pour s'endormir le soir, séparés des « dures réalités de la vie » ; et ces « dures réalités » sont que, psychologiquement aussi bien que métaphysiquement, nous vivons en société autant qu'en nature. Qu'une distorsion, et puis une coupure se soient produites entre nature et culture, ce sont des faits. Ce sont des faits qui, dit-on, caractérisent l'Age Sombre, le Kali-Yuga, le temps de la destruction. Les esprits modernistes, scientistes et laïcistes s'en gaussent. (Ce qui est bien normal. Mais alors, pourquoi donc les scientifiques préparent-ils, le plus ouvertement du monde, une migration massive des terriens vers d'autres systèmes solaires?)

Tous les fantasmes et spéculations sont permis, mais il n'en demeure pas moins que la Voie, l’Éveil, Satori, kensho, jiànxìng, et tutti quanti ne sont pas supposés servir au déni de la réalité quotidienne, laquelle ne peut éviter une prise en compte du divorce de la Nature et de la Société, et aussi, intrinsèquement de celui d'un esprit humain devenu egolâtre et de l'Esprit cosmique (qu'on l'appelle Saint Esprit, Qi, Prana, Pneuma, ou autres dénominations). Il s'ensuit tout aussi naturellement que l'Or mystique le plus précieux continue de se cacher dans la boue et/ou au milieu d'amas en mica. Par les temps qui courent, le mica le plus pernicieux étant la publicité consumériste (à commencer par la propagande religieuse ou sectaire, bien sûr, bien sûr ! Nul ne peut avoir tout le temps tort, et au plan « bourrage de crane par les croyances religieuses » les laïcistes ne sont vraiment pas loin du tout d'avoir raison).

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Mais ! Bon ! Pour revenir à des auteurs que j'ai qualifiés de « décapants », nous avons aussi, par exemple, un Gary Snyder et J. van de Wetering. Ce dernier, nous verrons plus tard. Pour Gary Snyder, je mentionnerai ce passage3 :

Le respect envers tous les êtres vivants fait clairement partie de [la] tradition. J'ai ainsi enseigné à d'autres comment méditer pour pénétrer les étendues sauvages de l'esprit. Comme je le suggère dans l'un de ces essais, le langage lui-même est finalement un système sauvage. (...)
Le Sauvage, synonyme dans la civilisation occidentale de sauvagerie et de chaos, est, d'une façon impartiale et implacable, fondamentalement libre dans sa beauté formelle. Et son expression - la richesse de la vie animale et végétale (non compris) sur le globe, les pluies torrentielles, les vents violents et les calmes matinées de printemps, la courbe d'un météore traversant l'obscurité - est la réalité authentique de ce monde auquel nous appartenons.

(Préface à l’Édition française de La Pratique Sauvage, par Gary Snyder, Essais en liberté pour une nouvelle écologie, Éditions du Rocher)

Sachons nous accepter tous égaux et habitants de la même terre. Abandonnons tout espoir d'éternité et arrêtons de lutter contre la saleté qu'elle qu'elle soit. On peut chasser les moustiques, se protéger de la vermine sans pour cela éprouver de la haine. N'attendons rien, soyons alertes et autonomes, attentifs et reconnaissants, généreux et directs. Calme et clarté sont au rendez-vous quand nous nous lavons les mains salies par le travail et que nous jetons un coup d’œil furtif vers les nuages qui traversent le ciel. S'asseoir pour prendre un café avec un ami, voilà une autre joie toute simple. L'espace sauvage nous demande d'apprendre à connaître le terrain, de saluer plantes, animaux terrestres et oiseaux du ciel, de franchir crêtes et rivières, pour ensuite raconter une bonne histoire de retour à la maison.
(…) Voici la portée ultime du mot "sauvage" dans son sens ésotérique le plus profond et le plus angoissant. Ceux qui sont prêts pour l'aventure y parviendront. Mais surtout, s'il vous plaît, ne le répétez à personne!  (extrait)

Alan Watts affirmait que Gary Snyder est ce que lui-même dit ; et que son grand regret est de ne pouvoir le déclarer officiellement comme son disciple, tout simplement parce-qu'il a tracé sa voie par ses propres moyens...

De les lire, ou de lire des articles sur leurs relations, j'ai rapidement retiré l'impression d'une très chaleureuse mais pudique amitié, bordée d'un profond respect mutuel. Une relation d'une qualité finalement assez rare.

1Quiconque s'intéresse à la vie animale sait que la plupart des animaux dangereux passent par une phase de menace avant d'attaquer, mais aussi qu'une attaque déclenchée ne peut être interrompue. La compréhension (& comportement adapté en découlant) peut stopper une menace, pas une attaque. Je rappelle les réactions atterrées d'Alan Watts et de son Maître D. Mitrienovic lorsqu'ils constatèrent la passivité de l'Europe face à la menace nazie, alors qu'elle n'était encore qu'une menace.

2Si j'en crois les réactions au fameux « Zen en guerre », ou, voici quelques mois, une réaction sidérante d'une personne s'étonnant qu'un viol collectif puisse se produire en Inde.

3Dont on peut trouver de plus larges extraits dans