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Apprentissage en philosophie 1/5

(Pause estivale 03 > Apprentissage en philosophie)

Je prie mon « visiteur » de bien vouloir éviter de me demander une explication de texte sérieuse, au sujet de l’alinéa qui suit. Il me mettrait en peine1.

L’expression « expérience philosophique » dirait sans doute bien mieux ma pensée que celle d’ « apprentissage en philosophie ». Pensée qui serait surtout une manière de voir, une attitude, une pratique, quelques actions délibérées et menées à leurs termes sans fléchir. Ces rapports de la pensée et de l’action, de la méditation et du mouvement, du laisser tomber et du faire, ne pourrait donner lieu, dans ces billets préparant ma prise de congé d’Alan Watts, qu’à des griffonnages qui seront autant pour prendre date que pour mémoire.

Dans ma jeunesse, mon médecin & psychanalyste me disait au sujet de ce type d’assertions : Primum vivere, deinde philosophari (que Wiki traduit : Avant de philosopher, il faut subvenir à ses besoins matériels, et accumuler de l’expérience en profitant de la vie.) Il me le rappellera, sous forme instamment comminatoire, lorsqu’il apprit que je m’étais retiré dans une île avec de fait quelques autres érémites.

Une chose, au moins, me paraît aussi sûre par elle-même que peu assurée/utilisée dans la culture ambiante française : la différence entre l’étude de la philosophie et son apprentissage. En divers métiers, l’expérience venue, l’apprenti devient son propre maître, parfois peut accepter un autre en apprentissage. Un apprenti maçon devenu maçon, quand il monte un mur celui-ci tient debout. En philosophie, tout laisserait à penser que faire « tenir » une théorie soit plus important que son utilité pratique, dans la vie courante comme dans les « grands » moments de l’existence. Je ne suis pas contre les théories et les concepts : grâce à Cavanna et son Les Ritals, 1978, par exemple, j’ai pu faire bonne figure en divers travaux du bâtiment. Il est vrai, c’est un roman et non un manuel de maçonnerie ou de philosophie. Comme beaucoup, j’ai éprouvé du régal à le lire ; ma jubilation est oubliée depuis longtemps, mais rien des petits trucs glanés, en matière de terrassement, de maçonnerie ou de philosophie. Ni non plus une pointe de jalousie, au souvenir de la transparence du style, donnant l’impression d’être en contact direct avec le zigue tenant la plume. (Chez trop d’auteurs, une rambarde invisible sépare l’écrit de toute sensation de contact avec la personne.)

C’est toute la dangereuse difficulté du « virage » que j’entreprends : je sais qu’il est trop tard pour peser comme essayiste et/ou philosophe ou pour devenir un romancier à succès. Primum vivere, je me sens obligé de prétendre acquérir une place au monde, pour laquelle j’ai peu d’attrait sérieux. Ce n’est pas tour à fait comme pour la peinture : j’ai commis une quarantaine de tableaux divers, tous inachevés : mais, à l’idée de disparaître dans l’heure qui suit, je n’éprouve aucune frustration à l’idée de les laisser à leur état présent. Pour l’écriture, en dépit des réserves que j’émets le tout premier, je n’ai aucune envie de tout laisser « en plan » quand bien même un oncle d’Amérique, dont j’ignorerais l’existence, viendrait à me pourvoir en héritage inespéré d’un solide pactole.

Avec ou sans oncle d’Amérique, j’aimerais être de ceux qui, en Occident, tente d’imaginer des perspectives séculaires, voire Biséculaires, tout en promouvant de nouveaux comportement sans délai. Marier en somme le slogan « penser global, agir local » et un tout nouveau « voir au plus loin, agir sans délai ».

1Sauf à renvoyer à l’évolution d’Alan Watts lui-même. Son fils Mark a eu l’excellente idée de réunir dans La Philosophie du Tao, des conférences choisies pour illustrer l’évolution de sa pensée à son vécu, 1960 à 1073 – Éditions du Rocher, 2000. Nota : le titre original est « The Tao of Philosophy », lequel, sémantiquement, signifie à peu près « ce que dit d’essentiel la philosophie » ou « l’utilité de la philosophie pour marcher », à moins qu’il ne faille se risquer d’y déchiffrer « usage du discours philosophique pour aller sur la voie » ! Nota 2 : le dernier chapitre, prolongeant les sujets abordés dans Matières à réflexion, mentionne au passage le choix politique de « changer l’heure d’été » au lieu de demander aux citoyens de se lever une heure plus tôt. Nota 3: un approfondissement de la question peut se faire en lisant « Révolte chez les singes », dans Propos intempestifs sur le Tchouang-Tseu, par Jean Levi, Ed Allia 2003.