(Nombre de propos de cet article demanderaient des nuances, mais il en est une que l'on peut faire par avance : pour savourer l'actualité de plusieurs textes en divers domaines il suffit de remplacer des lieux et dates : Three Miles Island, Tchernobyl, Fukushima... Pétrolier en Alaska, en Bretagne, en Nouvelle Zélande...Guerre du Vietnam, d'Irak, d'Afghanistan... Colonialisme et Post-colonialisme... Bien d'autres "sujets" pourraient être mentionnés, mais écrivant en français, je ne puis les mentionner sans risque de paraître prendre une "position politique". Or, Watts était autant "a-politique" qu'a-moraliste, qu'a-théologique, qu'an-historique, qu'anti-psychiatrique, etc. Nota : ces "a" "an" ou "anti" ne doivent pas être entendus comme "contre", mais comme de simples privatifs, en dehors et/ou en amont de tout esprit "partiel et partisan", que ce soit en "pour" ou en "contre".)

 

Le chapeau de l’évêque

(Propos sur Alan Watts1)

 

 

 

L’apologie du christianisme passe, comme chacun sait, par un dé­nigrement des autres religions. J’eus ainsi, du temps de mon catéchisme, l’occasion d’assister à une projection de diaposi­tives sur les religions non-chrétiennes, parmi lesquelles le boud­dhisme tibétain, jugé particulièrement primitif et abrutissant par mes éducateurs. je me souviens fort bien du petit incident que pro­voqua l’un de mes camarades en s’écriant, hilare : “Eh! Ils ont le même chapeau que l’évêque!” Remarque qui, on s’en doute, lui valut une très sévère réprimande. Pour ma part, je fus choqué : pour la première fois de ma vie, je prenais un prêtre en flagrant délit de mensonge. J’avais beau m’y essayer, je ne parvenais pas à voir autre chose : le dit chapeau des dignitaires tibétains et celui de nos évêques, cardinaux et papes se ressemblent étrangement.

 

Je n’ai cependant pas l’intention, en racontant cette anecdote, de reprendre à mon compte la rumeur propagée par les hippies améri­cains, selon laquelle le christianisme aurait vu le jour au Tibet. Je voudrais au contraire que bien des amateurs de spiritualité orien­tale ne fissent point ce type de rapprochements trop faciles. On peut du reste imaginer un jeune Tibétain se faisant tancer pour s’être exclamé à la vue d’une bar­rette de curé ou d’une mitre d'évêque : “Oh! Ils ont la même coiffe que le Grand Précieux!”

 

Alan Watts voyait dans ce refus des ressemblances et ce besoin de se démarquer de l’isomorphisme premier de toutes les religions la preuve d’une incompréhension, le signe d’une inaptitude à saisir les différences par contre bien réelles séparant la tradition du monde moderne. Il prêchait un œcuménisme total sur le fond des mes­sages, sans perdre une occasion de dénoncer les dégénérescences de leurs formes d’expression sociale et d’appliquer à l’Orient contemporain les mêmes poids et mesures qu'à l'Occident. Il observait par exemple qu’un monastère zen japonais n’est rien d’autre qu’un collège de jésuites, discipline et gros bâton. Il ne songeait pas qu’une forme puisse être préférable à une autre, pas plus qu’il ne jugeait souhaitable de prô­ner un hypothétique retour à une culture de type traditionnel. Tous les beaux sentimentalismes de retour au sacré ou à la nature avaient en effet à ses yeux un caractère fallacieux, en ceci qu’ils étaient eux-mêmes progressistes et fondés sur l’espérance d’un avenir meil­leur.

 

 

 

Pour Watts, les religions organisées, pesantes institutions dotées de structures mobilières et immobilières, liées à la grande concur­rence des prosélytismes et des fanatismes, sont totalement dé­passées. En cette fin de Kali-yuga, elles ne peuvent qu’accentuer la difficulté de se libérer intérieurement. Qu’elles soient, en effet, d’Orient ou d’Occident, les institutions se livrent entre elles à une compétition sans merci : de même que les individus, elles désirent se faire une place au soleil.

Les critiques, parfois très vives, formulées par Watts à l’égard de la vie américaine et des religions établies ne furent jamais un ap­pel à la révolution ou à un engagement partisan, mais une illus­tra­tion de principes métaphysiques plus que jamais d’actualité. L’étude de ces vérités évite de se laisser leurrer par les justifica­tions que s’inventent nos sociétés modernistes dans leur lutte contre la tradition.

A titre exemple, Henry Kissinger, dans son essai de 1974 sur la politique étrangère américaine juge que la situation désastreuse des pays en voie de développement provient avant tout de l’absence chez eux d’une révolution newtonienne : ces peuples “ont conservé l’idée essentiellement pré-newtonienne que le monde réel est presque complètement intérieur à l’observateur.” Autre exemple, récent (août 1985) : un homme politique français assez en vue re­vient du Liban où il a rencontré diverses personnalités, parmi les­quelles un évêque maronite qu’il estime “d’une très haute culture”, doué d’une “grande intelligence” et d’une “spiritualité élevée”. Il le juge cependant inadapté à la situation libanaise. Au journaliste de la radio qui manifeste son étonnement, notre voyageur répond, as­sez embarrassé : “J’oserais presque dire que ce chrétien éminent est trop musulman...Vous voyez ce que je veux dire...Il pense que l’histoire en a vu d’autres et que c’est la volonté de Dieu.2

 

Alan Watts se serait délecté des déclarations de Kissinger ou de celles de ce député. Faut-il être musulman pour accepter la volonté de Dieu (ou le “cours du tao) ? Cette acceptation peut-elle consti­tuer une entrave à la vie d’un peuple ? Qu’il s’agisse d’une menta­lité pré ou post-newtonienne, Watts partage la conception orien­tale d’un monde réel “presque complètement intérieur à l’observateur”. Comme se le demandait Gregory Bateson : “Y a-t-il quelque penseur transcendant la chose pensée ?” Il est certes lé­gitime qu’un homme politique lutte dans le but d’assurer la supré­matie de son pays ou de son État ; de tous temps des armées se sont levées pour marcher contre d’autres armées, et la loi du plus fort n’a cessé de prévaloir, encore qu’un roseau sache plier sans se casser. Cela dit, avant notre humanisme et notre allégation d’une supériorité du blanc christianisé, ayant pour mission d’apporter la civilisation, le progrès et le développement économique, les chefs de guerre savaient respecter le vaincu dans son identité. Ils pro­clamaient en substance “je suis le plus fort”, là où nos actuels di­rigeants disent à l’autre “tu as tort”. En fait, notre richesse maté­rielle et notre mode de vie humaniste ne nous ont pas apporté le bonheur promis. De quel droit pensons-nous qu’ils seraient suscep­tibles de l’apporter aux autres ?

 

 

 

Nous ignorons le bonheur et le cherchons au dehors, ailleurs ou plus tard. Un poème zen pose pourtant l’inévitable question :

 

“Si vous ne le trouvez pas en vous

Où irez-vous donc le chercher ?”

 

S’adressant à des psychiatres réunis en congrès, Watts déclara : “Je voudrais vous faire remarquer que tant que n’aurez pas fondé substantiellement vos assertions métaphysiques, vous serez bien obligés de reconnaître que vous ne disposez d’aucun moyen pour sa­voir dans quel sens s’oriente votre univers ; aussi, en attendant, devriez-vous vous abstenir de conclure trop facilement quelles sont les orientations qui sont progressives et quelles sont celles qui sont régressives.3

 

S’il se livre donc à une critique radicale du monde occidental, Watts ne se fait pas la moindre illusion : il ne rêve pas de changer le cours de l’histoire et récuse par avance tous les faux espoirs : il est vain de prétendre transformer le monde et la vie ou d’attendre du dehors des aides solides et durables au déve­loppement personnel. Lorsque Timothy Leary, chercheur scienti­fique apôtre du LSD, passe de l’expérience individuelle au prosély­tisme et à l’action politique en se présentant au poste de Gouverneur de la Californie, Watts le met en garde : “Tu es en train de te mettre dans une situation impossible. Si tu ne crées pas de remous, tu perds ton temps. Dans le cas contraire, tu finiras au pénitencier ou, ce qui est pire, au Capitole.4” Indifférent à “cette mégalomanie messianique qui naît d’une mauvaise interpré­tation de l’expérience de l’union à Dieu5”, il se sépare de nombre de tenants de la contre-culture américaine comme des autres ten­dances baptisées “Nouvel Age”, ‘Ère du Verseau”, etc...

 

On peut assez aisément s’entraîner à détendre ses muscles, voire, dans des exercices de méditation, à détendre ses pensées en les laissant aller et venir à leur gré. Mais comment s’abandonner à l’art de la cuisine ou vêtement, ou encore de la réflexion philoso­phique ? Comment lire détendu un document juridique alors que je viens de recevoir un rappel d’impôt ?

 

Comment s’y abandonner en évitant que l’esprit, sans prendre la moindre distance, ne s’emporte et ne se mette à fulminer contre les industries agro-ali­mentaires, celles de la confection, ou le sadisme foncier des col­lecteurs d’impôts ? La recherche spirituelle peut-elle devenir autre chose qu’un credo idéologique forgé à partir d’un certain nombre d’idées reçues ?

 

 

 

 

Dans ces divers domaines, Watts préconise un changement d’état d’esprit plus qu’une modification des condi­tions extérieures et des rapports sociaux ou économiques. Étudier ces conditions revient à rassembler des indices sur notre es­prit. Des indices, et non des “réalités”, celles-ci étant de l’ordre de la “maya”. Si cette enquête sur soi-même révèle la possibilité d’une action ex­térieure, autant en user, bien sûr ; mais là n’est pas l’essentiel de l’investigation ouverte par Alan Watts.

Affronté à l’angoisse, prisonnier des pressions sociales, piégé par l’imaginaire, l’homme d’aujourd’hui aime à se revêtir d’une sagesse exotique : cette suprême élégance lui fournit un moyen de critiquer à bon compte sa propre culture tout en évitant de se remettre lui-même en question.

Que le monde moderne se veuille moderne, rien que de très normal ; que l’approche de la tradition s’effectue elle-même dans un esprit moderniste et historique, voilà par contre qui est peu légitime et qui conduit Watts à proposer de changer l’état de son esprit plus que l’état des lieux. Peu importe alors quelle catégorie d’idées se présente à la conscience ou vers quel type de chapeaux va notre préférence esthé­tico-affective. En l’absence de ce radical changement des mentali­tés, l’Orient romantique sert seulement de décor aux états d’âmes de quelques égotistes forcenés. Et, ce genre d’attirance vers l’Orient rejoint l’élan romantique vers la nature : le vent souffle, il anime la forêt d’une symphonie de craquements et de sifflements enchan­teurs, mais il n’est jamais qu’une musique d’accompagnement à l’ode que l’ego se compose à lui-même. Se vouloir “pour” l’Orient et “contre” l’Occident n’a en fait aucun sens, du point de vue même de la pensée orientale.

 

La plupart des religions s’alimentent simultanément à la source de la nature et à celle de la Parole. En d’autres termes, elles cultivent le sens du sacré comme celui de la Loi. Du côté de la “nature”, nous pouvons ranger la dimension contemplative, féminine, mythique et bien sûr l’aspect campagnard, païen. Mircéa Eliade définit clairement cet aspect: “On pourrait dire que la structure même du Cosmos conserve vivant le souvenir de l’Être suprême céleste. Comme si les dieux avaient créé le monde de telle manière qu’il ne puisse pas ne pas refléter leur existence; car aucun monde n’est possible sans la verticalité, et cette dimension, à elle seule, évoque la transcendance.6” Du côté de la “Parole”, nous trouvons l’aspect actif, masculin, rationnel et urbain (=politique) des choses.

 

 

 

Les religions et les civilisations anciennes ont tou­jours doublé cette simultanéité d’une tension, ou d’un mouvement de pendule entre l’importance préférentielle accordée à l’une ou l’autre de ces deux sources, permettant tout un éventail de nuances selon les écoles et les interprètes. Le terme de “Tao” est égale­ment utilisé par Tchouang-tseu (Zhuang-zi) et Confucius (Kongfu-zi)... a cette nuance près que l’un y voit surtout la nature, l’autre plutôt la parole et la politique !

 

 

Dans le Bouddhisme, l’expression “Corps du Dharma” (ou “Corps du Bouddha”) est tantôt comprise comme l’ordre de la nature toute entière, tantôt comme l’ordre de la doctrine. Avec le christianisme, nous trouvons le “Corps mystique du Christ”, que l’on peut entendre au sens de Cosmos ou de communauté des croyants : ceux qui ont entendu la Parole et s’y conforment, bâtissent la Chrétienté visible d’un même élan. St. Augustin tenta même d’en faire une synthèse équilibrée par sa doctrine des deux épées, l’une combattant pour le Royaume céleste et l’autre pour le Royaume terrestre. Il serait aisé de retrouver cette bipolarité dans l’Islam et dans d’autres branches de la tradition religieuse, telles qu’elles apparurent par exemple dans l’hindouisme ou la Grèce antique. ( Sur ce plan, parole et politique sont liées dans la mesure où la politique appartient à la ville, forum du dialogue et du raisonnement ; nature et religions s’y opposent parce-que la quête du divin s’accomplit dans le silence et la solitude.)

 

Par un remarquable tour de force, la Renaissance et l’humanisme parviennent à bloquer définitivement le pendule du côté de la pa­role et de la loi politique. L’apparition d’un Dieu textuel et “spirituel”, séparé des animaux comme de la terre, trompe l’homme et le coupe de lui-même. L’action divine devient alors “surnaturelle”. Primitivement, la “surnature” est Dieu, un Dieu situé à la fois dans et au- dessus de la nature. Le divin n’est en rien quelque transcendance kantienne ou théosophique venant se sur-ajouter ou se superposer à la nature. Certes, en sa transcen­dance, Dieu dépasse l’ordre naturel et culturel ; mais s’Il le dé­passe, c’est donc bien qu’Il en passe par là! La transcendance mé­diévale est en fait une surabondance de présence, la plénitude de l’immanence. Relation omniprésente, Dieu n’y est pas perçu par ex­clusion ; pour prendre une image orientale, Il demeure aussi proche de sa création qu’un fil l’est du tissu. En conséquence, si l’évolution du vocabulaire nous oblige à parler de “spiritualité”, n’oublions pas que cette dernière s’accomplit en un tissage de ma­térialité, l’esprit ne pouvant s’exclure de ses objets. La seule er­reur des “matérialistes” consiste à prétendre produire un tissage dénué de tout fil...ce qui les conduit, ne se fondant sur rien, à vivre d’abstractions insipides. Bien que l’”esprit” ne soit plus divin, l’humanité continue à se vouloir située au dessus et en dehors, se­lon la nouvelle configuration d’un petit homme statistiquement moyen et mécaniquement standardisé.

 

 

 

 

 

Dès le 16ème siècle occidental, Dieu s’est définitivement retiré de la nature. Il ne s’incarne plus dans nos viscères et dans ce qui, en les nourrissant, nous permet d’exister, mais exclusivement dans les textes. Dès lors, il devient quasi-impossible de dénicher un mystique n’ayant pas eu maille à partir avec les autorités ecclésiastiques. société et nature se désacralisent tandis que le texte, lui, se sacralise. La hantise contemporaine de l’alphabétisation et de la culture livresque en général pourrait bien être l’écho lointain de cette sacralisation suggérant que seul le texte est source de sa­voir, de pouvoir et de sagesse. L’esprit de Dieu ne passe plus par le sang du sacrifice ou le souffle de vie, mais seulement par le canal des lignes de la parole textuelle du dogme. La plupart des différences dogmatiques, qui deviennent autant de points de frictions ou de conflits, proviennent des intégrismes et fondamentalismes consistant à commettre la double erreur de prendre la doctrine au pied de la lettre et de la comprendre dans un sens tronqué, un peu à la manière d’un professeur qui enseignerait à ses élèves que La Méthode est un célèbre discours prononcé par René Descartes7

 

Notre moderne audio-visuel, voire notre sublime informatique, ne sont que l’expression d’une théolo­gie logomachique. Le rêve de pouvoir un jour imprimer la pensée humaine à une machine capable de défier la mort, pour peu qu’elle bénéficie des services d’un bon robot-mécano, exprime bien ce re­fus de l’incarnation et notre fantasme d’une perfection rationa­liste. L’âme devenue pure abstraction existerait alors en dehors des lois naturelles de la vie, cette vie par essence corruptible et mortelle, esclave du temps et assoiffée d’éternité. La volonté mo­derne de puissance illimitée fera-t-elle des contes dits de “science-fiction” une réalité ? ces histoires imaginent souvent l’homme parvenu à un tel degré de robotisation qu’il donne par mé­garde la vie à une machine, jouant une nouvelle genèse : “L’homme créa le robot à son image et ressemblance...” Lequel pauvre robot fini par se retrouver désemparé et seul dans l’univers puisqu’en le créant, l’homme ne pouvait que se détruire lui-même, à la manière dont Dieu se meurt de notre expansion humaine, en guerre contre le reste de la Création -dont nous sommes pourtant supposé faire partie.

L’homme qui a créé la machine, finit par devenir la créature de celle-ci de même qu’une certaine “création intellectuelle” du divin en a fait notre créature. On en peut que se rappeler la si célèbre phrase de Voltaire : “Dieu a créé l’homme ; mais l’homme le lui a bien rendu!”.

 

L’humanisme réduit l’identité de l’homme à un “je” penseur et rai­sonnable dont sont rapidement exclus Dieu, la nature, l’Oriental, le fou, le corps, la femme, l’enfant et la mort - tous dépourvus de raison.On s’empresse donc de les enfermer : Dieu dans le tabernacle de nos églises, la nature dans la géométrie militaire de nos jar­dins, l’Oriental dans le passé ou les rêves impossibles, le fou à l’asile, le corps dans un appareil bureaucratique destiné à surveil­ler ses hygiènes et dérèglements, la femme dans la poésie ou la servilité (laquelle finit par engendrer une révolte d’allure mascu­line), l’enfant à l’école et la mort au cimetière des regrets. Laissons cela.

Remarquons cependant que l’humanisme n’est aucunement surgi et ne s’est pas imposé du jour au lendemain. Le décalage existant entre le jaillissement d’une idée, sa prise en compte, sa récupération par les élites dirigeantes et sa diffusion à l’ensemble du corps social peut en effet être considérable. J’entends souligner par là un point qu’Alan Watts se contente de sous-entendre : la “Culture”, l’”Instruction” que nos maîtres laïcs nous font ingurgi­ter sur les bancs de l’école ne fut jamais, de la fin du 12ème siècle à ces cinquante dernières années, que le fait des châteaux ou des cénacles urbains. Internet n’existait pas encore.

La quasi totalité des populations occidentales vivaient en d’autres terres que celles de ces joutes philosophiques, esthétiques et scientifiques. Elles existaient au rythme des sai­sons, se nourrissaient de leurs contes et de transmissions orales plongeant bien des siècles en arrière, dans l’intemporalité de la tradition. Psychologiquement, elles étaient donc très proches de l’Orient. Le clergé français pouvait hier encore se plaindre des ten­dances animistes ou magiques d’un grand nombre de ses ouailles. Nos campagnes possédaient leurs sorciers et leurs “fous de Dieu”, leurs “shamans”. Quel dialogue intellectuel rapprochera jamais l’Orient et l’Occident comme pouvait le faire la similitude primor­diale d’une vie vécue dans l’ordre de la nature et non exclusivement dans celui de la cité ? Aucun... Telle est la raison qui amena Watts à cautionner sans hésitation le “laisse tomber” (“drop out”) de la contre-cul­ture américaine, la fuite individuelle hors des murs de la ville et le retour sur soi.

Chacun de ses livres vise à renvoyer le lecteur à lui-même, à réveiller en lui l’intuition poétique, la sensation d’une présence au monde concret et écologique, sans oublier le plaisir de vivre. Toutes choses qui constituent les fondement de la vie spiri­tuelle : notre corps et notre inconscient conservent le sens de la merci de Dieu, de la magie du feu, de l’eau, de l’air, du bois et de la terre. En l’absence d’une certaine joie de vivre et d’une jouissance directe et charnelle du monde, comment parvenir au stade plus subtil de la re­cherche spirituelle proprement dite ? Voilà bien l’une des questions que pose Watts en soulignant l’exigence essentielle de commencer par exister sur un plan plus “grossier” avant de s’interroger sur l’identité réelle du sujet que l’on croit être.

Le vie n’est pas un fil continu se dévidant de A à Z et l’existence humaine consiste en une perpétuelle alternance de naissances et de morts. A chaque seconde, “je” nais et meurs.

Bien que la grammaire occidentale soit centrée autour d’un sujet, l’identité réelle de ce dernier demeure inqualifiable, aussi mystérieuse que dans l’assertion : “il pleut”. Mais qui pleut donc ? Finalement, ne pourrait-on dire “ça homme”, au même titre que les anglophones disent “ça pleut” ? Ce “je” est-il bien l’agent créateur de mon être. La pluie se passe de “plu-eur”. Et pourtant, “elle” pleut. Elle ne jaillit pas “ex nihilo” mais est le produit d’un ensemble complexe de relations existant entre le sol, l’humidité, la chaleur, la configuration géologique et géogra­phique, le vent, la composition chimique de l’air et de l’eau...Et lorsque’”elle” pleut, elle mouille! Le fait de nier l’existence d’une entité séparée nommée “pluie” ne la renvoie pas pour autant au néant ni ne la supprime dans ses manifestations.

La démarche privilégiée par Watts consiste en une prise de cons­cience du fait d’être en relation. Il s’agit de percevoir que les limites et les séparations sont en fait des liaisons, des jonctions et des ouvertures. “Bien qu’il subsiste en Occident une tradition contemplative dans l’Église catholique, la vie de ‘contemplation assise’ a perdu de son attrait car aucune religion n’est reconnue valable si elle ne concourt à faire ‘progresser le monde’, et il est difficile d’admettre qu’il puisse progresser en restant immobile. (...) Il n’y a en vérité absolument rien de contraire à la nature de rester assis tranquillement pendant des heures. Les peuples dits primitifs, les Indiens d’Amérique, et les paysans de tous pays s’y adonnent, tout comme les chats, les chiens et autres animaux encore plus nerveux. (...) (Dans le za-zen) Il s’agit simplement d’une prise de conscience paisible, sans commentaire, de ce qui se passe à l’entour. Cette prise de conscience s’accompagne d’une sensation très vive de ‘non-différence’ entre le soi et le monde extérieur, entre l’esprit et son contenu, les bruits, les objets et autres manifestations du monde ambiant.8

 

A l’issue de cette démarche nous attend une dé­couverte : nous ne sommes pas seulement un réseau de relations mais la relation toute entière. Nous sommes “Cela”, dans son in­tégralité. Cette découverte intime provoque à son tour ce que l’on nomme “l’abandon” ou la reddition du vouloir, bien que le fait de s’en remettre à la grande Énergie de l’univers manifesté (Dieu, la Shakti, le Tao, ou tout simplement la Vie) ne soit aucunement synonyme de nivellement. Le “je” ayant renoncé à se prétendre séparé, les inhibitions produites par l’éducation, les contraintes et les pe­santeurs sociologiques, tombent et laissent ainsi le champ libre à l’expression totale de soi. Ne s’évertuant plus à afficher le meil­leur masque ou à porter le meilleur “chapeau”, l’être devenu inté­rieurement libre peut alors présenter sans peur la forme incarnée dans laquelle Dieu a jugé bon de le placer. Pour sa part, Watts n’hésite pas à confier qu’il n’a jamais “connu un seul mystique qui ne soit pas un individu unique et intéressant, alors que le véritable égoïste, celui qui est persuadé et convaincu de sa propre réalité bien séparée (l’a) toujours profondément ennuyé.9

Néant, vide, neutralité, fondent paradoxalement l’être, le relief et l’éclat d’une vie humaine.

 

Chaque livre de Watts se dirige vers ce centre ainsi que les rayons d’une roue convergent tous vers le moyeu à partir de différents points de la jante. Toute son œuvre dénonce joyeusement l’illusion d’un ego conventionnel, illusion que renforce la culture moderne contrairement aux sociétés anciennes qui travaillaient à l’affaiblir. Peu de lecteurs échappent au charme de la lecture et aux sourires, voire au rire, que sait produire le style de Watts. Mais sous son apparente facilité, le message de cet auteur demeure fort secret. Il ne suffit pas d’apprécier les résonances qu’il pro­voque en nous pour s’en pénétrer jusqu’au bout. Cette merveilleuse libéra­tion est en effet à l’image du sommeil : je ne puis l’obtenir qu’en osant y renoncer. L’insomnie ne provient-elle pas fréquemment d’une attitude arrogante ? “Je veux dormir” est une pétition d’une totale inanité. Il en va de même pour “je veux la libération”. Si le “je” peut toujours -et il ne s’en prive pas- lutter contre le som­meil ou la libération, comment pourrait-il combattre pour gagner l’abandon, cette abdication de lui-même que représente la plongée dans le repos...ou dans la transcendance ? S’agirait-il donc d’obtenir en renonçant ? Oui! Encore faut-il renoncer vraiment, sans au­cune espérance de vouloir renoncer. L’abandon réel de soi ne peut qu’être le fruit d’un complet désespoir, le sujet ayant constaté, au terme de bien des tentatives, son irrémédiable impuissance (en tant que soi identifié à l’ego).

 

Que reste-t-il alors ? A travers l’urbanisation et l’omniprésence des techniques de communication et de propagande, l’humanisme détruit définitivement les anciennes certitudes ; quant aux parti­sans d’un renouveau spirituel ou de l’écologie, ils raisonnent bien souvent, malgré eux, en termes politiques.

Si vouloir progresser est déjà une erreur, si je ne puis compter sur les intentions d’Occident ou d’Orient, si notre planète n’est plus qu’un vaste effi­lochage... Que me reste-t-il donc ?

 

Il reste que je puis continuer d’espérer dans le fil.

 

Le tissu de l’univers peut disparaître ; le fil, lui, subsistera et pourra, tôt ou tard, se tisser de nouveau, qu’il s’agisse de l’humanité ou de ma seule existence.

Sans me sentir qualifié pour le faire (il se pourrait en effet qu’elles constituent un “koan zen”), je voudrais citer les deux der­nières phrases de l’autobiographie d’Alan Watts : “Quand vous dites que la musique est abominable, écoutez donc plutôt le son de votre plainte. Par dessus tout, écoutez, et (pendant ce temps) je demeu­rerai silencieux.10

 

PS (2000)- Le silence n’a pas d’écho.

 

 

 

1- Cet essai est une version “revue et corrigée” de celle qui parut dans la revue Filigrane, de Juin 1986.

2- Watts disait qu'il y a trois grandes représentations de Dieu : le "dieu" personnel des monothéismes, le "dieu" comédien de l’Hindouisme aux multiples "avatars" et le "dieu" totalement impersonnel de la Chine : le Tao. Il y aurait certes quelques nuances "locales" à apporter, mais il semble hélas certain que les querelles fondamentalistes, les guerres de religion (en Orient comme en Occident, dans les temps anciens comme ceux d'aujourd'hui) se produisent chaque fois qu'on en vient à se sentir "personnellement" concerné quand un autre dit quelque chose de "mal" de "mon dieu à moi"... au sujet du "nom" que "je" donne à "mon" Dieu. On dit pourtant que sur les routes de la Grèce antique, il y avait des autels dédiés au "Dieu sans nom", afin que chaque voyageur puisse célébrer son culte, le culte de son propre "nom" sans risque d'une quelconque profanation ou attaque à l'égard du "nom" ou de la forme que les autres lui associent.

3- Mémoires, par Alan Watts, Ed. Fayard, p 371

4- Mémoires acides, par Timothy Leary, Robert Laffont, p 350

5- Mémoires, op. cit., p 367

6- Le sacré et le profane, Gallimard/Idées, 1965, p 151

7- Et, en l’occurrence, il est exact que Descartes présenta sa "Méthode" à la Nonciature apostolique de Paris, invité par le Cardinal de Bérulle. "Fondamentaliste ment", il semblerait donc que la pensée cartésienne soit indissociable d'une Nonciature. Prenons garde à ne pas blasphémer ce saint lieu !

8- Bouddhisme zen, p 172-173

9- ibid. p 293

10- ibid. p 405