On se fait toujours une idée des choses. L'idée que je me suis fait que ces choses qu'on appelle philosophie et sagesse, ou l'homme et la sagesse en sa philosophie remonte à loin : à Diogène de Sinoppe (-413-327) en son "tonneau", que je découvris dans un Illustré. Je ne me souviens plus si ce fut dans le magazine Tintin ou dans le magazine Spirou, mais je garde une image très nette d'un homme vautré dans une grande jarre et demandant à l'Empereur de s'écarter du soleil.

Il se trouve que certaines bonnes âmes faisaient à Alan Watts le reproche de corrompre les jeunes de Frisco pour les mêmes raisons que l'on eut l'occasion d'accuser Diogène de corrompre la jeunesse d'Athènes : son franc-parler, sa mise débraillé, la dissolution de ses mœurs, son excentrisme provocateur, sa rhétorique trop aiguë pour les oreilles habituées aux expressions bien-pensantes.

On peut se demander dans quel sens vient l'une de l'autre de l'autre : est-ce en raison de cette image, ou de cette idée, -"nama-rupa"- que j'ai été immédiatement séduit par celles d'Alan Watts ? Ou bien, ne parvenant pas à trouver en Occident un philosophe antique ou classique auquel je puisse honorablement associer Watts, juste pour le situer, comme ça, sans plus ? Je parle ici du Watts de la seconde période et non ce digne professeur que Kerouac montre en smoking dans ses fameux "Clochards du Dharma" (devenus "célestes" en traduction française) - digne mais conversant avec un couple de nudistes. Ce qui est déjà moins habituel pour un universitaire.

Le point que je veux relever est l'image "contestatrice" d'un philosophe antique jugeant les rayons du soleil de plus grand prix que celui des faveurs d'un Empereur (Alexandre le grand) venu le consulter. (On retrouve une idée similaire dans le Zhuang-zi -sinon que dans ce dernier ce ne sont que des envoyés de l'Empereur).

C'était un homme qui conformait ses dires à ses pensées, et faisait ce qu'il disait. Et, nombre de ses critiques de la Cité d'Athènes peuvent s'appliquer au Monde Moderne, à l'état d'esprit dominant dans le monde du XXI° siècle dit "moderne"1 : la compétition sociale, l'appétit des honneurs mais non le respect du sens de l'Honneur2, l'aliénation citadine de l'esprit de nature comme de spontanéité, etc. Je ne parle de tout cela qu'en cette question ci : comment placer les unes par rapport aux autres ces idées de sagesse (& philosophie), de pression sociale (& aliénation), d'illusion (& maya, nama-rupa), et ce qui en serait le contraire ou le dépassement : une idée de paradis.

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Le paradis comme retour au monde adamique, au jardin d’Éden, ou comme bonheur terrestre ou élan vers l'à venir d'un monde meilleur peut être inscrit ou orné du sceau de la sagesse.

Watts y observait que "vivre c'est sentir le parfum des fleurs, écouter la mer, regarder les arbres frissonner dans le vent, escalader les montagnes, manger du pâté, boire du vin, caresser une jolie femme, cultiver son jardin, se servir de ses mains, méditer dans le silence, marcher lentement, éprouver le sens fondamental de l'existence dans l'émerveillement, surprendre tous les sons, sentir les nuages et les étoiles me caresser les yeux." J'y reviendrai pour replacer ces expressions dans leur contexte.

Mais, je viens d'un petit tour de surf sur Wiki, qui souligne l'idée étymologiquement marquée d'accroissement, s'accroître, octroie qui fait que, etc. et que l'on peut construire : que le fait de s'accroître provoque en lui-même l'accumulation des satisfactions, ce qui le mène au bonheur.

Certaines citations ou présentations m'ont ennuyé.

 

Deux m'ont sauté aux yeux et rejoint le cœur :

 

- « Ou bien, pour m'expliquer sur ce sujet d'une façon plus simple encore, il y a un degré d'insomnie, de rumination, de sens historique qui nuit à l'être vivant et finit par l'anéantir, qu'il s'agisse d'un homme, d'un peuple ou d'une civilisation. » (Nietzsche, Considérations inactuelles, II, 1874) Mais, l'ensemble de la citation faite laisserait penser qu'il s'agit d'un texte de présentation philosophique du Chan/Zen. Quelque chose comme une manière de dire clairement les choses tout en prenant garde de ne effaroucher le lecteur.

- Celle d’Épicure : Le bonheur est le "plaisir en repos" de l'âme (sérénité) qui naît spontanément de la satisfaction des désirs naturels et nécessaires, dont les deux plus importants sont, outre la sécurité et la santé, la sagesse et l'amitié. Mais, nous dit-il, "Il est impossible d'être heureux sans être sage"...

Entre stoïcisme, hédonisme (& ebodonisme bouddhique, pour reprendre l'expression de SC Kohn3), épicurisme et Diogène ou Watts, il y a beaucoup plus de convergences que de différences.

 

 

1Quoique pouvant me ranger moi-même socio-économiquement dans la catégorie des pauvres, tout est relatif : je ne souffre pas de la faim contrairement à nombre d'autres êtres humains et Alan Watts, quoique généreux, était riche.

2Quand on lit que Diogène se promena en plein jour avec une lanterne "cherchant un homme ayant gardé sa superbe", on peut remplacer "superbe" par "honneur"...

3On peut noter au passage sa définition "réceptive" et "active" de la contemplation zen comme Bonheur-Liberté.